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La montée de l’extrême droite au sein de l’Union : Robert Biedroń, un regard polonais

, par Maria Popczyk

Lors d’une conférence diffusée à Sciences po, Robert Biedroń, député de la Diète polonaise entre 2011 et 2014 et actuellement maire de Słupsk, a dressé le tableau d’une Europe en proie à la montée des extrêmes droites. Constat peu réjouissant, mais quelques lueurs d’espoir.

Robert Biedroń fut député de la Diète polonaise entre 2011 et 2014 et est actuellement maire de Słupsk, ville de Poméranie d’un peu moins d’un million d’habitants, au nord du pays. Membre du parti Twój Ruch, anti-clérical et social-libéral, il est connu pour son militantisme actif en faveur de la cause LGBT en Pologne. - Łukasz Capar

Auteurs

  • Etudiante franco-polonaise ayant grandi avec l’approfondissement de l’Union européenne. Impliquée dans les affaires françaises et polonaises en raison d’un parcours scolaire binational, s’intéresse à la construction d’un réseau toujours plus fort entre les jeunes de l’Union européenne.

Viktor Orbán en Hongrie, Jarosław Kaczyński en Pologne, Marine Le Pen en France, Norbert Hofer en Autriche – ces personnages attirent (ou ont déjà suffisamment attiré pour remporter les élections) de plus en plus les électeurs en Europe. Les partis Fidesz, Droit et Justice, le Front national ou encore le FPÖ représentent une réelle menace pour l’idée européenne avec leurs discours souverainistes, isolationnistes et xénophobes. Orbán a gagné les élections en 2010, le parti de Kaczyński a la majorité au Parlement polonais et le nouveau président Andrzej Duda est issu de ce même mouvement politique, tandis que le FN, même s’il n’a remporté les élections dans aucune des régions françaises en décembre 2015, a manifesté sa montée en puissance au premier tour.

D’où vient un tel succès de ces groupes politiques ? Que s’est-il passé depuis 2004, année du plus grand élargissement de l’histoire de l’Union européenne ? Quelles méthodes pour sauver l’« élan vital » de l’européisme ?

Le concept de nation en Europe : « Parce que je le vaux bien »

Théorisée au XIXe siècle dans un contexte particulier – en France, Renan prônait la nationalité civique, juridique, tandis qu’en Allemagne Herder et Fichte insistaient sur l’héritage commun, l’unité linguistique – la nation au sens moderne a avant tout été un outil politique. Ce concept est apparu pour assurer une certaine cohésion sociale alors même que la carte de l’Europe était en train d’être redessinée. Cette construction purement idéologique est très liée au Vieux Continent depuis deux siècles.

Selon Robert Biedroń, député de la Diète polonaise entre 2011 et 2014 et actuellement maire de Słupsk, invité par les étudiants du campus dijonnais de Sciences Po, le nationalisme, cette volonté d’émanciper sa nation parfois au détriment des autres, était dans le passé et est toujours porteur d’isolationnisme, de préjudices et de stéréotypes qui peuvent s’avérer dangereux. « La crise des immigrés est un support parfait pour les nationalistes, aussi bien que la mondialisation » dit-il avant d’ajouter que « cela [le nationalisme combiné aux crises du monde contemporain] nous force à nous demander quelle nation, quelle religion, quelle culture est la meilleure ».

On a cité les définitions française et allemande de la nation, et ce n’est pas un hasard. Ces deux pays, de par leur richesse et leur importance sur la scène internationale, peuvent se considérer comme étant « les meilleures ». En revanche, les pays de l’Europe centrale et orientale cherchent encore à construire leur propre nation. Robert Biedroń parle d’une sorte de « complexe par rapport à la culture occidentale » qui amènerait ces Etats à se protéger, à se renforcer justement par le nationalisme. Pour prouver à eux-mêmes qu’eux aussi, en quelque sorte, ils le valent bien.

Un essoufflement des partis modérés

Passons maintenant aux sources du récent succès de l’extrême droite dans l’Union européenne et prenons pour exemple la Pologne.

Selon Jean-Yves Potel, spécialiste de l’Europe centrale, la victoire aux élections du parti conservateur Droit et Justice est liée à une déconsidération de la classe politique. Le parti jusque-là au pouvoir, Plateforme Civique, a gouverné pendant plus de dix ans. L’usure du pouvoir a été couronnée par un scandale : quelques discussions privées entre hommes politiques sont parues dans les médias, révélant une certaine nonchalance à l’encontre des affaires de l’Etat.

L’extrême droite polonaise avait un terrain d’autant plus favorable l’automne dernier, qu’un sentiment d’insécurité s’est développé dans le pays. Après le crash de l’avion présidentiel en 2010, le conflit ukrainien et plus récemment les attentats de Paris, le parti Droit et Justice a joué sur la « peur collective » générée par tous ces événements et sur les peurs autour de la crise des réfugiés.

A la recherche de boucs émissaires

Cette idée d’essoufflement de la classe politique sortante est reprise dans un sens plus large par Robert Biedroń, qui parle de « boucs émissaires » : « les immigrés, les défenseurs des droits LGBT, les Libéraux, les Verts sont des cibles car ils ébranlent les fondements d’une nation soudée ».

Cela veut dire que d’une part, la modernisation de la société européenne - son ouverture aux LGBTI, aux réfugiés ou encore la mobilisation altermondialiste de certains mouvements - représente une menace pour l’homogénéité de la nation, mais que d’autre part, ces nouveaux courants servent aux partis radicaux de décharge de toute responsabilité politique.

On peut observer une telle tendance dans plusieurs Etats de l’Union : en France, le parti de Marine Le Pen pointe du doigt les immigrés, veut fermer les frontières et gagne les voix des Français déçus par le Parti Socialiste. Ainsi les groupements d’extrême droite ne trouvent pas leur popularité grâce à leur programme, mais plutôt à travers la désignation de coupables qui seraient responsables de tous les malheurs du pays.

A première vue, la solution serait de changer d’échelle et d’avoir une vision politique de l’Europe. L’Union européenne n’a cessé de se construire ces dernières décennies, elle est passée de la Communauté du Charbon et de l’Acier à un ensemble d’institutions supranationales. Donc pourquoi ne pas s’unir pour gérer ensemble l’accueil des migrants ?

Le problème, c’est qu’on assiste à une crise de leadership. Les dirigeants des partis politiques nationaux modérés perdent le soutien des électeurs ; l’Union quant à elle a besoin d’un chef charismatique capable d’incarner l’union entre les Etats membres, car elle actuellement perçue moins comme une union, davantage comme une « cacophonie » européenne. C’est justement cette crise qui facilite l’essor des partis populistes, nous dit Robert Biedroń.

Avez-vous déjà vu le « monstre » ?

La politique de répartition des réfugiés dans les Etats de l’Union européenne est fortement rejetée par une partie des classes politiques européennes.

Robert Biedroń a comparé la situation à la peur d’un monstre qui en vrai n’existe pas « on en parle beaucoup, on le craint, mais personne ne l’a jamais vu ». On considère les Syriens comme un danger alors qu’on ne les a pas encore accueillis. « Il suffirait d’agir par l’éducation, d’ouvrir les esprits » a dit Robert Biedroń à propos des Polonais hostiles à l’accueil des migrants. En effet, la principale cause de cette peur est la diversité culturelle : si la Pologne a tout de suite accepté les réfugiés ukrainiens – chrétiens comme les Polonais, elle a plus de mal avec les musulmans.

Le maire de Słupsk a pris sa ville pour exemple afin de prouver à quel point cet argument est absurde : si l’on appliquait la répartition des migrants en Pologne, qui devrait accueillir 8000 personnes selon la Commission européenne, soit environ 2 réfugiés pour 10 000 habitants, on ne les distinguerait pratiquement pas parmi les locaux !

Besoin d’ouverture d’esprit

En ce qui concerne la situation actuelle en Pologne, Robert Biedroń ne voit pas de solution à court terme, c’est une question de génération. Même s’il est lui-même la figure d’un homme moderne - défenseur des droits LGBT, il voyage beaucoup, il est polyglotte et dynamique en tant que maire - Robert Biedroń n’a pas la majorité au Parlement, ni le poste de président de la Pologne. Il attend que les jeunes viennent changer les choses : « On a besoin d’esprits ouverts, de personnes qui ont voyagé, qui parlent plusieurs langues. Finissez vos études et revenez dans le pays ! » lança-t-il aux étudiants polonais de Sciences Po.

Le maire de Słupsk ne transige pas sur ses valeurs. Il restera défenseur de l’UE comme il est resté défenseur des droits LGBT. Pour finir cet article, un appel à la nouvelle génération : « L’absence de conflit continental est due à l’Union européenne. L’Union crée beaucoup d’opportunités mais aussi des exigences. On rêve de valeurs, de standards communs, or ce n’était pas le cas avant. On devrait insister sur le commun au lieu de diviser sans cesse ».

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