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« Panama Papers » : le séisme fiscal qui fait trembler l’Europe

, par Hervé Moritz

Depuis lundi 4 avril, Le Monde, en partenariat avec 108 médias étrangers et le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), révèle petit à petit des scandales fiscaux découverts grâce à l’analyse de plus de 11,5 millions de fichiers provenant des archives du cabinet panaméen Mossack Fonseca, spécialiste des sociétés offshore. Les révélations des « Panama Papers » font vaciller plusieurs gouvernements et entachent de nombreuses personnalités politiques en Europe. Décryptage des premières révélations et des risques de déstabilisation.

Le premier ministre islandais contraint à la démission à la suite des révélations des Panama Papers.

Auteurs

  • Rédacteur en chef du Taurillon de 2014 à 2016. Etudiant en master d’histoire et de sciences des religions à l’Université de Strasbourg. Il a étudié une année à l’Université de Leipzig.

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Grands noms de la finance internationale, grands patrons, personnalités du sport et de la culture, chefs d’Etat et de gouvernement sont démasqués par l’enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et de nombreux journaux. Plusieurs ont dissimulé leurs avoirs grâce à un ingénieux système de sociétés écrans en collaboration avec de grandes banques européennes, véritables industriels de l’évitement fiscal. Les fichiers des archives du cabinet panaméen Mossack Fonseca, spécialiste de la domiciliation de sociétés offshore, s’étendent de 1977 à 2015. Le nombre de fichiers saisis, 11,5 millions. La plus grosse prise réalisée à ce jour. Le journal Le Monde compare l’ampleur du scandale à 1 500 fois Wikileaks. Ce séisme fiscal mondial vient déstabiliser nombre de gouvernements, de groupes ou partis politiques.

Tempête politique en Islande, le premier ministre poussé à la démission

Le premier ministre islandais, deux des principaux membres de son gouvernement, le chef de son parti ont des liens avec des sociétés offshore, liens révélés par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Déjà bouleversé lors de la crise bancaire de 2008, le pays pensait en avoir fini avec ses vieux démons. Il n’en est rien.

Le premier ministre islandais du Parti du progrès (libéral), Sigmundur David Gunnlaugsson et sa femme possédaient la société Wintris Inc. dans les îles Vierges britanniques. Absente de ses déclarations de patrimoine, la société appartient depuis 2009 à sa femme. Ce montage, qui mêle évasion fiscale et conflit d’intérêt implique trois banques islandaises, nationalisées après leur faillite lors de la crise financière de 2008, révélant l’inefficacité des mesures prises à la suite de la crise pour réguler « la finance ».

De même, le ministre des finances et de l’économie, Bjarni Benediktsson, dément, alors qu’il serait le copropriétaire d’une société-écran, Falson & Co, créée en 2005 aux Seychelles. Chef du Parti de l’indépendance (conservateur), il participe à la coalition gouvernementale la coalition gouvernementale, qui avait retiré la candidature de l’Islande à l’adhésion à l’Union européenne. La ministre de l’intérieur, Olof Nordal, serait elle aussi inquiétée.

Ces dissimulations ont scandalisé les citoyens islandais. Le Parlement s’engage dans un processus de destitution du gouvernement, alors que l’opposition a déjà rassemblé plusieurs milliers de signatures dans une pétition. Lundi 4 avril, ils étaient entre 8 000 et 22 000 Islandais dans les rues de Reykjavik à manifester pour exiger la démission de Sigmundur David Gunnlaugsson. Ce qui est énorme pour une île qui compte 329 000 habitants. Sigmundur David Gunnlaugsson a finalement démissionné le mardi 5 avril face à la pression médiatique et de la rue.

Le commissaire Cañete éclaboussé

Miguel Arias Cañete, commissaire européen au climat et à l’énergie, avait déjà été vivement critiqué lors de sa nomination en novembre 2014. L’Espagnol avait en effet des liens étroits avec des compagnies pétrolières.

A présent, c’est un autre scandale qui vient éclabousser cette figure des conservateurs espagnols. Sa femme et ses fils seraient actionnaires d’une société panaméenne. Le scandale révèle un conflit d’intérêt qui mêle le commissaire et sa belle-famille. Cette dernière est connue pour ses élevages de taureaux destinés à la corrida. Ces révélations pointent du doigt des subventions européennes importantes accordées à ces élevages par Cañete, ancien ministre de l’Agriculture, et dissimulée grâce à un montage démasqué par les données des Panama Papers. De vives critiques s’élèvent déjà du côté du Parlement européen.

Ukraine : Le président Porochenko inquiété

Alors que la guerre civile bat son plein dans le Donbass, la société panaméenne Mossack Fonseca crée une nouvelle société offshore aux îles Vierges britanniques, Prime Asset Partners Limited. Un seul actionnaire est mentionné : Petro Porochenko, président de l’Ukraine, élu deux mois plus tôt.

L’oligarque avait fait campagne en promettant de cesser ses activités commerciales en vendant sa florissante entreprise de confiserie, Roshen, une compagnie d’assurance et une banque, l’International Investment Bank. Seul élément de son empire qu’il conserverait, sa chaîne de télévision, un atout stratégique dans la course à la présidence. La société offshore devait servir à écouler cet empire commercial et financier, dont la vente a été perturbée notamment par des entraves concernant les usines Roshen en Russie.

Ce n’est pas une surprise. Les oligarques du pays placent leur argent à l’étranger, plus par sécurité et pour esquiver la corruption qui gangrène le pays, que par volonté d’échapper au fisc ukrainien. Mais le président n’avait rien déclaré de ce montage, destiné à restructurer son empire commercial.

Loin d’être le seul inquiété en Ukraine, puisque les grands oligarques du pays sont touchés, ces révélations viennent fragiliser la présidence d’un pays en guerre et d’une démocratie fragile, qui risque l’embrasement à chaque difficulté, à chaque scandale au sommet de l’Etat.

Les amis de Vladimir Poutine impliqués, le Kremlin fait croire au complot

Autres personnalités touchées par le scandale, trois des proches du président Vladimir Poutine. Serguei Rodulgin, violoncelliste de renom et parrain de sa fille, détiendrait trois sociétés-écrans. Arkady et Boris Rotenberg, amis d’enfance de Vladimir Poutine et milliardaires, posséderaient quant à eux sept entreprises dans les îles Vierges britanniques. S’il n’est pas impliqué directement, cette affaire pourrait venir ternir l’image de l’autocrate russe, bien que celui-ci garde une main sur les médias du pays. Du côté du Kremlin, on fait croire à la théorie du complot et à un mythe inventé par la CIA et les autorités américaines. « Il est évident que la principale cible de ces attaques est notre président », dénonce Dmitry Peskov, le porte-parole de Vladimir Poutine, selon le journal Le Monde. Un récit officiel qui pourrait faire passer Poutine entre les mailles du filet.

Le Front National concerné ?

Enfin, le journal Le Monde a révélé les liens de la famille Le Pen avec cette affaire. Des proches de la famille, l’homme d’affaires Frédéric Chatillon, Ancien dirigeant du Groupe union défense (GUD), groupuscule étudiant d’extrême droite, et l’expert-comptable Nicolas Crochet, pourraient être impliqués. Déjà mis en examen dans l’affaire du micro-parti de Marine Le Pen et du financement des législatives de 2012, les deux hommes auraient fait sortir 316 000 euros de la société Riwal, principal prestataire du Front National pour sa communication, et ainsi de France. Un montage complexe entre Hongkong, Singapour, les île Vierges britanniques et le Panama brouille les pistes. Frédéric Chatillon défend tout lien de cet « investissement en Asie » avec la campagne des législatives de 2012. Ce qui ne relie pas encore avec certitude le Front National à cette affaire, bien que les premiers symptômes de dissimulation de fonds du parti puissent y être entrevus.

La liste n’est pas exhaustive. D’autres personnalités sont concernées par cette affaire d’une envergure sans précédent, telles que Patrick Balkany, Jérôme Cahuzac, le père de David Cameron, le propriétaire de nombreux médias Patrick Drahi, le maire de Varsovie, d’anciens ministres, des artistes et hommes d’affaire, sans compter de grandes banques européennes qui organisent et alimentent ces systèmes d’évitement fiscal telles que la Société Générale.

Une seule réponse, réformer la gouvernance mondiale

Les révélations en cascade ne font que débuter et de nombreuses procédures judiciaires devraient prochainement être engagées dans plusieurs pays d’Europe. Ce nouveau coup de filet remet clairement en question le fonctionnement de la finance internationale. Comment les grands de ce monde peuvent-ils cacher leurs richesses pour échapper à l’impôt et ainsi s’exempter de toute contribution pour le bien commun, pour l’intérêt général ? L’évitement fiscal, ces montages, qu’ils soient légaux ou non, démontre la faillite éthique du système économique mondial et l’impuissance des puissances publiques à agir sur ce système. Eviter l’impôt, c’est laisser dépérir écoles, hôpitaux, infrastructures et autres équipements publics. Un acte irresponsable quand l’on connaît la fragilité de certaines économies où persistent de fortes inégalités sociales, un acte coupable quand l’on connaît la situation précaire de certains Etats dans le monde, où la misère vient flirter avec le populisme dans un cocktail explosif pouvant conduire à la chute des démocraties et à la perte de valeurs qui ont nourri une civilisation entière.

Pour résoudre cette situation, causant injustices et inégalités, il faut poser la question de la réforme de la gouvernance mondiale. Une gouvernance démocratique mondiale serait sans doute le premier pas vers un possible régulation de la finance mondiale par les citoyens. Et il n’y a pas que la finance qui serait sujet à débat. On peut également imaginer une action commune en faveur du climat, de la réduction des inégalités sur cette planète, de l’accès aux besoins primaires ou de la résolution des conflits. Cette affaire des Panama Papers révèle en tout cas que l’intergouvernementalisme mondial n’a pas permis de répondre à la crise de 2008, de dompter la finance et de prévenir ses dérives. Elle remet sur la table l’idée d’un fédéralisme mondial, un modèle alternatif de gouvernance mondial.

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P.-S.

Sources : Cette affaire est à suivre dans le journal Le Monde et sur www.lemonde.fr.

Photo : Framsókn (CC/Wiki).

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