Nous connaissions les économistes atterrés, ces chercheurs qui après une longue réflexion théorique et des vérifications statistiques minutieuses ont démontré une nouvelle loi en vertu de laquelle lorsqu’on dépense plus que l’on gagne, on vit mieux. Voilà qu’arrivent les économistes débridés, pour reprendre l’expression du journal Les Échos du 25 septembre 2013, visant les signataires à Rome, d’un manifeste pour la sortie de l’euro des pays les plus compétitifs, notamment de l’Allemagne.

Les défenseurs d’une décomposition concertée de la zone euro

Le mouvement est principalement d’origine allemande. En juillet 2012, 160 économistes universitaires d’outre-Rhin renforcent une campagne commencée avec les recours devant la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, contre les mesures pour faire face à la crise de l’euro. Un an auparavant déjà, en juillet 2011, un ouvrage paru chez Kopp annonçait que l’aventure de l’euro touchait à sa fin, avec en sous-titre Comment l’union monétaire détruit les fondements de nos existences.

Nous pourrions citer bien d’autres ouvrages français et italiens, mais nous ne pouvons pas omettre le plus grand succès 2013 de librairie au Portugal Pourquoi nous devons sortir de l’euro ? de l’économiste universitaire João Ferreira do Amaral. Selon lui, la capitulation du Portugal devant la Commission européenne en 1992 est comparable à la capitulation devant l’Espagne en 1581. Un économiste allemand va jusqu’à écrire que la Commission européenne est disposée à recruter des mercenaires pour ouvrir le feu sur les Grecs qui manifestent contre l’austérité !

Pourquoi le recours aux dévaluations en cascade est illusoire

Une première erreur de toutes ces propositions et d’oublier que depuis le 15 août 1971, il n’y a plus de taux de change fixes. En conséquence, un pays ne dévaluera que si les marchés le veulent bien. Si demain les pays européens voulaient dévaluer l’euro par rapport au yuan chinois, les milliards de dollars détenus par la Banque Populaire de Chine constitueraient un obstacle infranchissable.

La deuxième erreur consiste à faire croire aux Italiens que l’Italie serait le seul pays à dévaluer, de même pour les Portugais ou les Français, chacun retrouvant ainsi un avantage-prix face à des partenaires, par hypothèse impassibles. Or, si tout le monde dévalue, il n’y a plus de dévaluation ! Une proposition qui n’est pas sans rappeler celle du chansonnier qui, en 2003, avait suggéré de revenir au thermomètre Réaumur afin de diminuer les degrés et ainsi de lutter contre la canicule !

La troisième erreur consiste à croire aux effets magiques d’une dévaluation. L’observation du commerce international montre que le contenu en importations des produits exportés réduit à peu de choses l’effet de la baisse de la valeur ajoutée nationale. Par ailleurs une dévaluation ne fera pas qu’un pays soit doté d’une industrie capable de concurrencer Samsung ou Levono. Les mésaventures de Nokia et de Blackberry en constituent une excellente illustration.

Il existe enfin une quatrième erreur que l’on trouve chez la plupart des économistes français eurosceptiques, celle de la différence entre les pays de la zone euro. Selon Alberto Bagnai, professeur associé d’économie à l’Università Gabriele d’Annunzio de Chieti-Pesca, l’argument consiste à dire que les différences entre les pays européens sont trop importantes pour partager une monnaie commune. Il invoque pour cela la théorie des zones monétaires optimales de l’économiste canadien Robert Mundell, prix Nobel en 1999. Or cet argument se heurte au fait que les différences internes aux pays européens sont supérieures aux différences entre les moyennes des pays européens. Disposer d’un revenu mensuel de 1.500 euros à Paris ou à Milan ne donne pas le même niveau de vie qu’à Brioude ou à Chieti.

Donc, si on abandonnait l’euro pour revenir aux monnaies nationales, en vertu d’une conception puriste des zones monétaires optimales, il faudrait créer une lire lombarde, une lire sarde, un franc parisien, un franc béarnais, de quoi réjouir le service comptable d’une entreprise et d’en favoriser le développement. Robert Mundell songeait ainsi à un dollar de l’Est et à un dollar de l’Ouest dans son premier article de 1961.

Ces objections nous semblent plus pertinentes que celles se limitant au coût excessif d’un retour aux monnaies nationales, notamment pour la dette libellée en euros. Comme l’écrit Sylvie Goulard dans son percutant dernier ouvrage intitulé Europe : amour ou chambre à part ? : Le coût prohibitif du divorce ne suffit pas à faire un mariage heureux (p 28).

La bonne réponse

Aujourd’hui, Robert Mundell qui vit en partie en Italie, ne défend pas la dissolution de la zone euro. Pour sauver l’Europe, il doit y avoir un mouvement dans la direction d’un gouvernement partagé a-t-il déclaré dans The Telegraph du 25 août 2011. C’est ce qu’écrivait Elie Cohen en 1996 dans son livre La Tentation hexagonale : L’objet premier de Maastricht fut non pas de résoudre un problème technique lié au développement de la finance privée, mais de franchir un pas supplémentaire dans l’intégration politique grâce à la mise en scène de la contrainte économique (p 336) et quelques pages plus loin Contrairement à un discours commun, on ne peut pas s’endormir français et se réveiller européen au terme d’une série de glissements institutionnels et comme par un effet cumulatif des politiques publiques transférées. Il y faut un acte manifestant la volonté populaire (p 342).

C’est en partie ce que les citoyens européens pourront faire le 25 mai prochain. Et ce sera la manière la plus pertinente de commémorer le centenaire de la plus abominable de nos guerres civiles.

Article initialement paru dans le petit journal de milan