Députée européenne pendant près de vingt-cinq ans, Nicole Fontaine a été l’une des deux seules femmes à exercer la présidence du Parlement de Strasbourg. Un an après l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, elle revient sur les évolutions introduites par le Traité, et sur les défis qui attendent l’Europe aujourd’hui. Un enthousiasme communicatif.

Le Taurillon : Madame la Présidente, vous avez mené la majorité de votre carrière politique au niveau européen. Quelles différences avez-vous pu noter avec la vie politique nationale ?

Nicole Fontaine : Effectivement, la « carrière » politique, pour reprendre ce mot que je n’aime pas beaucoup, est très différente au niveau européen et au niveau national. Au Parlement européen, l’objectif que nous poursuivons, c’est de faire progresser la construction de l’Europe : c’est un ciment qui dépasse les clivages politiques, ce qui n’est pas toujours le cas dans les Parlements nationaux. En outre, nous votons sur des textes qui n’ont pas forcément une portée politique « politicienne » : ils visent plutôt à harmoniser nos législations pour permettre que les libertés prévues par les Traités (la libre circulation des personnes, des marchandises, des capitaux) puissent entrer en vigueur.

Une autre différence très importante tient dans le fait que le Parlement européen doit négocier à une majorité très contraignante, à savoir la moitié des membres qui le composent plus une voix, ce qui représente 369 voix pour 736 députés. Or, aucun groupe politique, ni le Parti Populaire Européen [la droite européenne, ndr] ni les socialistes [le PSE, ndr], ne réunit un tel nombre de députés. Le Parlement européen est donc « condamné » à construire des majorités d’idées qui dépassent largement les majorités politiques.

Enfin, nous retrouvons souvent, dans les textes que nous votons, des clivages qui sont plus nationaux que politiques, parce que sur certains textes, les pays ont des intérêts divergents. On voit ainsi les députés socialistes allemands travailler la main dans la main avec les députés de la CDU [les conservateurs allemands, ndr], les députés travaillistes britanniques s’allier avec leurs compatriotes conservateurs, pour défendre dans les textes ce qu’ils estiment être leur intérêt bien compris. Tout cela fait que la conception de la politique est différente de celle qui prévaut au niveau national. Nous avons ainsi des communions d’idées avec des collègues issus de groupes de sensibilité politique très différente. C’est d’ailleurs l’un des aspects que j’ai trouvé le plus positif.

Nous avons fêté en décembre dernier le premier anniversaire de l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. L’une des principales nouveautés de ce texte est le "droit d’initiative citoyenne". En tant qu’ancienne membre de la commission aux Affaires juridiques et aux droits des citoyens du Parlement européen, quel regard portez-vous sur cette innovation ? Quelle pourrait être la place du Parlement européen dans la mise en œuvre de cette initiative ?

Nicole Fontaine : Le Traité de Lisbonne a prévu cette possibilité, mais sans en préciser les contours. Ceux-ci doivent être déterminés par un texte législatif, que l’on appelle un règlement. Bien qu’il ne dispose pas lui-même du droit d’initiative, le Parlement s’est immédiatement mis au travail en commandant un rapport d’initiative à la Commission européenne, chargée de préparer rapidement une proposition de règlement qui permette de mettre en œuvre cet élément du Traité.

La proposition soumise par la Commission sera votée le 16 décembre prochain. Elle précise par exemple que les citoyens signataires doivent provenir d’un tiers des Etats-membres, et fournit d’autres précisions pour éviter qu’il n’y ait des fraudes, et que la volonté des citoyens soit fermement établie.

Quels sont les risques et les atouts d’un tel dispositif ?

Nicole Fontaine : On verra à l’usage ce que cette initiative donnera. Quoiqu’il en soit, le Parlement y est très favorable. Le déficit de communication avec les citoyens, que l’on a notamment pu constater au moment des référendums, s’explique par le fait que ces derniers n’ont pas suffisamment été associés à la construction de l’Europe, de sorte qu’un fossé s’est créé entre les décideurs communautaires et le peuple.

Cette initiative pourrait être l’occasion de remettre le citoyen au cœur de la construction européenne. Il est d’ailleurs tout-à-fait intéressant que la première initiative concerne un moratoire sur les OGM. Bien sûr, on voit bien qu’elle a été portée par des associations très solides [Greenpeace et Avaaz, ndr]. Toutefois, grâce aux progrès technologiques et une bonne organisation, il y a là une véritable opportunité.

Un autre élément d’innovation introduit par le Traité est la mise en place du Service européen d’action extérieure. Pensez-vous que cette nouvelle structure puisse véritablement renforcer la crédibilité de l’UE sur le plan international ?

Nicole Fontaine : Cela ne se fera d’un coup de baguette magique. Je vais être très franche avec vous : j’aurais préféré, et je ne suis pas la seule, qu’il y ait une personnalité très forte au poste de Ministre des Affaires étrangères, ou de Haut représentant [pour la Politique extérieure et de sécurité commune], pour reprendre le terme exact. Ceci étant, ce service extérieur est porteur d’avenir dans la mesure où il va créer une culture commune au sein de la diplomatie européenne.

Si vous mettez ensemble des fonctionnaires du Quai d’Orsay avec des fonctionnaires des vingt-sept autres diplomaties, je crois qu’ils finiront insensiblement par acquérir un esprit européen, comme cela se passe d’ailleurs au Parlement ou à la Commission. Souvenez-vous, lorsque Mme Thatcher était au pouvoir en Grande-Bretagne, elle avait envoyé à la Commission un homme politique très anti-européen, Lord Cockfield. Devenu, au contact de ses collègues commissaires et des députés, plus européen que les européens, Lord Cockfield a rapidement été rappelé par Mme Thatcher, horrifiée d’assister à cette « contagion » que je qualifierais de « positive ».

Je pense qu’il pourrait y avoir semblable « contagion positive » de l’esprit européen au sein du Service d’action extérieure. D’ailleurs, la nomination à la tête de ce service du diplomate français Pierre Vimont, un homme de grande pointure, à la fois discret mais très intelligent, nous permet d’espérer une avancée.

Quelles seraient selon vous les grands chantiers de la politique étrangère européenne ?

Nicole Fontaine : Le premier chantier serait de s’impliquer dans le processus de paix au Proche-Orient. L’Europe y est désespérément absente, ou plutôt n’est présente que comme un « tiroir caisse », réduite à apporter son concours financier pour reconstruire les infrastructures détruites par l’un ou l’autre des deux adversaires.

C’est très triste, et je crois pouvoir dire que les protagonistes de ce conflit souhaitent l’implication européenne. Il n’est en effet pas sain que ce soient les seuls Etats-Unis qui fassent la loi dans ce domaine. J’ai ainsi beaucoup regretté personnellement que Monsieur Obama n’ait pas invité Madame Ashton lorsqu’il a tenté il y a quelques semaines de relancer les négociations.

Le Traité de Lisbonne a également apporté des innovations sur le plan institutionnel, avec, entre autres, la création du poste de Président du Conseil européen. Comment ces évolutions ont-elles rebattu les cartes du jeu institutionnel européen ? Le Parlement sort-il son épingle du jeu ?

Nicole Fontaine : Malheureusement, on ne peut pas aujourd’hui faire ce constat optimiste, car le rôle du Président du Conseil européen n’a pas été clairement défini dans le nouveau Traité. D’autant plus que nous avons, [à travers Monsieur Van Rampuy, ndr] une personnalité discrète, peu connue, qui, s’il fait peut-être du bon travail, n’a pas pour autant les coudées franches. Car on assiste, au sein de l’Union européenne, à un réveil de l’intergouvernemental : on n’a plus chez Madame Merkel ni chez Monsieur Berlusconi l’esprit communautaire qui a pu exister lorsque je me trouvais au Parlement européen.

Aucune de ces personnes que j’ai citées, ni de celles qui plus généralement gouvernent les Etats membres, n’a intérêt à ce que Monsieur Van Rampuy soit vraiment la personnalité qui incarne l’Europe. Enfin, le Président du Conseil européen est concurrencé par trois autres personnalités qui peuvent également se prévaloir de représenter l’Union : le Président de la Commission, Monsieur Barroso, le Président du Conseil de l’Union européenne, et la Haute représentante pour la politique étrangère, Mme Ashton. A la question de savoir qui, parmi elles, incarnerait l’Europe, les auteurs du Traité de Lisbonne répondaient que ces quatre personnalités seraient assez intelligentes pour qu’il n’y ait pas de problème : cela, bien sûr, ne répond pas à la question.

Le Taurillon : Votre engagement européen ne s’est pas arrêté aux portes du Parlement : aujourd’hui, vous enseignez à l’Université, et vous intervenez dans les établissements scolaires. Pensez-vous que les députés européens aient un rôle particulier à jouer dans la promotion de la citoyenneté européenne ?

Nicole Fontaine : Tout le monde a un rôle à jouer, pas seulement les députés européens. Ceux-ci ont déjà beaucoup à faire en accomplissant complètement les obligations liées à leur mandat européen, comme nous le rappelle le titre d’un livre écrit par une députée italienne, La femme à la valise. S’il est vrai que la citoyenneté européenne ne se décrète pas, le travail dans les écoles est cependant essentiel. Je pense que les vecteurs de la citoyenneté européenne sont l’école et le monde associatif. Mais il convient surtout de s’interroger davantage sur les raisons profondes du désintérêt des citoyens européens : voilà ce qui selon moi est le plus important.