Bruxelles — Washington : le match des sanctions

, par Julien Degueldre

Bruxelles — Washington : le match des sanctions
Réunion entre les leaders européens (Donald Tusk et Antonio Tajani) et le président américain, Donald Trump, en mai 2017. Photo : European Council President - Flickr - CC BY-NC-ND 2.0

En pleine coupe du monde de football, la surenchère des sanctions économiques et des taxes douanières entre les États-Unis et l’Union européenne a quelque peu été éclipsée. La situation n’a pourtant jamais été aussi tendue que ces dernières semaines, entre les deux rives de l’Atlantique depuis plusieurs dizaines d’années. Et les conséquences sont significatives.

Russie, États-Unis, France, Allemagne, Royaume-Uni… Une poule de la coupe du monde 2018 ? Non, même si les coups bas, les contre-attaques et les tacles ne manquent pas. Depuis plusieurs semaines, on assiste à une surenchère de sanctions entre l’Europe et l’Amérique, notamment sur la question de l’aluminium. Celles-ci sont d’une ampleur considérable et ont d’ores et déjà des répercussions sur l’économie et les entreprises européennes, toutes tailles confondues.

Une menace pour l’industrie européenne 

Le 5 juillet dernier, Angela Merkel annonçait qu’elle était prête à soutenir l’Union européenne dans sa politique de commerce extérieur en cas de baisse sur les droits de douane sur l’automobile. Une exigence de Washington. En effet, le président américain Donald Trump avait menacé le mois dernier d’imposer des droits de douane de 20 % sur tous les véhicules assemblés dans l’UE pour protester contre la différence entre les niveaux de taxation des importations de voitures aux États-Unis et dans l’Union européenne.

Mais, conformément aux règles de l’OMC, ce rabaissement des droits de douane sur les importations de véhicules américains ne concerne pas uniquement l’Allemagne, mais tous les pays membres ! D’autres pays, dotés d’une industrie automobile comme la France, l’Espagne et la Slovaquie pourraient être durement impactés par cette arrivée massive de voitures américaines dans le marché unique. Au sein même des nations européennes, des dissensions se manifestent. Une escalade de menaces et de sanctions qui dure depuis des semaines : le 22 juin dernier, l’UE prenait la décision de frapper une série de produits typiquement américains avec des droits de douane à hauteur de 25 % : les jeans, le bourbon, le beurre de cacahouète, mais aussi… les célèbres Harley Davidson.

Une mesure de rétorsion, à la fois symbolique et économique, qui répond aux taxes de 25 % sur l’acier et de 10 % sur l’aluminium européen promulguées par Washington quelques semaines plus tôt. En effet, la section 232 de la loi américaine sur le commerce autorise la mise en place de protections commerciales au nom de la « sécurité nationale » des États-Unis. Une hausse unilatérale des droits de douane, qui contrevient avec les règles fixées par l’OMC : celles-ci prévoient que pour pouvoir imposer ces surtaxes tarifaires, un État membre de l’organisation, comme les États-Unis, doit suivre une procédure relativement précise. Il doit d’abord doit tenter de résoudre le litige par la négociation et si aucun accord n’a pu être trouvé, il doit saisir l’Organe de Règlement des Différends (ORD) de l’OMC. C’est celui-ci qui décidera si oui ou non l’État plaignant est en bon droit d’imposer des mesures de rétorsion. Les États-Unis n’ayant pas attendu le feu vert de l’Organisation Mondiale du Commerce pour appliquer leurs nouvelles taxes sur les importations européennes, la commissaire européenne au commerce, Cécilia Malmstrom a annoncé au début du mois de juin qu’une plainte avait été déposée devant l’OMC.

Une situation aggravée par la batterie de mesure mise sur pied par les autorités américaines en avril contre certaines entreprises et personnalités russes parmi lesquelles Oleg Deripaska, propriétaire de l’entreprise Rusal, la deuxième plus grande société de production d’aluminium au monde. Alors que Rusal disposait de 7 % des parts du marché mondial en 2017 et assure 20 % de la demande en aluminium sur le continent européen, les répercussions de ces sanctions pour les entreprises européennes s’avèrent dramatiques et durables, avec explosion des prix et ruptures d’approvisionnement de matières premières.

Des mesures brutales, sans concertation, qui ont lourdement impacté les industries du vieux continent. Outre-Rhin, « les sociétés allemandes craignent des annulations de contrats à court terme pour plusieurs centaines de millions d’euros », a averti le Comité oriental de l’économie allemande. Et, d’après l’association allemande Wirtschaftsvereinigung Metalle, les sanctions contre l’aluminium russe pourraient entraîner une pénurie de fournisseurs et contraindre certaines usines européennes à mettre la clé sous la porte. Et l’Association allemande des métaux de plaider pour « des solutions politiques rapides » et des dérogations pour les importateurs européens.

Les sanctions américaines pourraient également générer une pénurie d’alumine — la matière première de l’aluminium — en Europe. « Il y a déjà une pénurie d’alumine et il y aura à terme une pénurie d’aluminium en Europe si rien n’est fait », a ainsi déclaré en avril le PDG du groupe industriel norvégien Norsk Hydro. Le groupe anglo-australien Rio Tinto, l’un des leaders mondiaux de l’aluminium — qui dispose de filiales aux États-Unis et est donc soumis à la loi américaine —, s’inquiète aussi des répercussions des sanctions décrétées par Washington. Rio Tinto pointe déjà des difficultés pour approvisionner la raffinerie irlandaise d’Aughinish. Toutes ces perturbations à multiples niveaux menacent la compétitivité de l’industrie européenne, et paradoxalement aussi l’industrie américaine. Le grand gagnant de ce jeu dangereux serait in fine la Chine, qui dispose de gigantesques surcapacités de production d’aluminium.

Les PME françaises fragilisées

Les entreprises françaises ne seront pas épargnées. Dans les Hauts-de-France, l’usine Dunkerque Aluminium — elle aussi propriété de Rio Tinto —, première fonderie d’aluminium d’Europe, avec 540 salariés, a déjà cessé de s’approvisionner chez Rusal, qui était jusqu’alors son plus gros fournisseur d’alumine. Sans ce matériau essentiel, c’est toute la production qui est menacée.

Une situation qui a alerté Dorothée Pineau, la directrice adjointe du Medef, selon qui « lorsque l’administration américaine sanctionne Rusal, cela a des conséquences essentiellement européennes, puisque (…) c’est la première fonderie d’Europe, qui est à Dunkerque, qui risque d’être arrêtée ? Il faut savoir que si on arrête la fonderie de Dunkerque, il faudra ensuite plus de six mois pour la relancer ».

Si des groupes comme Airbus ou Volkswagen ont la surface pour s’orienter vers d’autres fournisseurs, ce n’est évidemment pas le cas de très nombreuses PME françaises. Les plus petites d’entre elles pourront difficilement se maintenir et anticiper les évolutions de la politique étrangère américaine. De fait, ces sanctions font peser un véritable danger sur nos PME, qui ne peuvent compter ni sur des réserves budgétaires, ni sur le réseau et les services juridiques des grands groupes pour échapper aux sanctions. Leur choix est donc simple, et cornélien : s’exposer au risque de très lourdes amendes ou se priver de fournisseurs souvent indispensables à la poursuite de leur activité.

Dans ce bras de fer, les sanctions et les nouvelles taxes douanières se répondent mutuellement, de chaque rive de l’océan Atlantique. A voir si la « trêve commerciale » initiée par Jean-Claude Juncker en visite aux Etats-Unis la semaine dernière se transforme en une nouvelle entente entre l’UE et les Etats-Unis. Les nombreux revirements du président américain nous permettent d’en douter...

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