Depuis le mardi 13 octobre, les étudiants albanais ont repris le mouvement des lycéens français, exigeant une démission du Premier ministre, Edi Rama, et une aide financière plus importante pour l’éducation. Rassemblés depuis des jours devant le Ministère de l’Éducation, les étudiants albanais n’hésitent pas (plus) à user de la force pour faire entendre leurs revendications.

Des manifestations parties d’une fronde contre un complexe touristique de luxe

Depuis plusieurs mois, un large mouvement social secoue l’Albanie, dénonçant la corruption du Premier ministre Edi Rama. Fin mai, l’apparition de barbelés et de bulldozers sur les plages de Zvërnec, dans une zone protégée, et normalement accessible à tous, du sud du pays avait déclenché une première vague de protestations. À l’origine de ces contestations : un projet de complexe de luxe auquel est associé Jared Kushner, gendre du Président Donald Trump, et sa société Affinity Partners. Indignés face à ce projet dystopique, les albanais commencent à brandir des flamants roses en carton, oiseau emblématique de cette lagune prisée par l’investisseur américain. Rapidement, les manifestations se voient attribuer le nom de “Révolution des flamants roses” et des cris tels que “l’Albanie n’est pas à vendre” se font vite entendre dans le reste du pays et de l’Europe.

Quelques mois plus tard, les revendications liées au projet balnéaire de luxe se transforment en des protestations contre le coût de la vie, pour la santé et les retraites. Edi Rama, au pouvoir depuis 2013, assure cependant que le projet aboutira, malgré un gouvernement fragilisé par une affaire de corruption visant sa vice-Première ministre Belinda Balluku, finalement destituée.

Une semaine d’émeutes à Tirana

Après une première journée de mobilisation intense le 13 octobre, le lendemain, des dizaines de milliers de manifestants se sont retrouvés pour continuer leurs protestations. La situation a rapidement dégénéré avec l’incendie du Ministère de l’Éducation et de banques, accompagné de violences physiques directes envers les forces de l’ordre. Les unités anti émeutes n’ont pas hésité à faire usage de canons à eau et de gaz lacrymogène pour tenter de repousser la foule de manifestants. Depuis le 13 octobre, la violence dont les protestants font preuve se traduit par des lancers de projectiles tels que des pavés ou des cocktails molotov, mais aussi par des incendies et la création de barricades entre les manifestants et les policiers.

La réaction de l’Union européenne

Suite aux premières journées de manifestations, l’Union européenne a rapidement fait savoir qu’elle était préoccupée face à ce qu’elle a qualifié “d’escalade de la violence”. La délégation de l’UE à Tirana a ouvert une enquête et encouragé “toutes les parties à faire retomber la tension”.

Pour l’Albanie, qui tente de rejoindre l’Union européenne depuis de nombreuses années maintenant, cette situation politique et sociale ne facilite pas sa bonne image et perception que les autres États membres de l’UE pourraient retenir. Le chef de la délégation du Parlement européen pour les relations avec l’Albanie, Marco Tarquinio, et le rapporteur permanent pour l’Albanie, Andreas Schieder, ont réagi en exprimant leur inquiétude face à l’escalade des manifestations à Tirana qui ne semble pas s’essouffler. Les députés européens quant à eux soulignent que le respect de l’État de droit demeure le principal critère et la condition obligatoire des progrès de l’Albanie sur la voie de son adhésion à l’UE.

Les revendications de la jeunesse albanaise

Si les manifestations évoluent depuis plusieurs jours maintenant, les revendications des étudiants, elles, restent les mêmes. Les milliers de manifestants réclament depuis le 13 octobre la démission du Premier ministre mais aussi, et surtout, davantage de soutien pour les étudiants du pays, dénonçant de mauvaises conditions universitaires et des frais de scolarité élevés. Constatant que les manifestations pacifiques liées à la “Révolution des flamants roses” n’aboutissaient à rien depuis le mois de mai, les étudiants albanais ont décidé d’user de la force pour, enfin, se faire entendre.

La réaction du gouvernement albanais

Au lieu de répondre à la colère sociale et de s’adresser directement aux étudiants, Edi Rama a condamné le “chaos” et l’opposition qui, selon lui, cherche à “replonger l’Albanie dans l’abîme”. Il affirme également que tous ceux qui ont contribué à la dégradation de la capitale “en paieront certainement le prix”.

Mais si le Premier ministre reste fermé face aux attaques qui le visent, le Président, lui, reste ouvert à la discussion. Depuis le 16 octobre, Bajram Begaj a reçu deux groupes de protestataires. Ces derniers ont présenté des demandes claires et précises, parmi elles : la dissolution du Parlement et la création d’un gouvernement de transition d’un an pour préparer des élections anticipées. Cependant, si Begaj semble plus avenant que Rama, ce dernier déclare fermement que l’État ne se rendra pas face à la violence et que sans lui comme premier ministre, les négociations d’adhésion à l’Union européenne seraient mises à l’arrêt. Néanmoins fermé aux demandes des étudiants, le Premier ministre avait proposé un premier dialogue avec ces derniers “sans conditions”. Dialogue que les étudiants albanais ont refusé car : “Pas de démission, pas de dialogue !”.

Aujourd’hui les protestations continuent et les étudiants albanais persistent dans leur démarche de se faire entendre. Au-delà des images d’émeutes virales, la crise albanaise révèle une défiance profonde de la jeunesse qui ne croit plus aux promesses de son gouvernement. Née de la défense d’une zone naturelle protégée, la contestation est par la suite devenue un procès de la corruption et une dénonciation du coût de la vie et de l’avenir offert aux étudiants, dont les conditions d’éducation restent déplorables. Malheureusement, face à un Premier ministre qui refuse tout dialogue pertinent et qui refuse de démissionner, la situation albanaise semble se trouver dans une impasse.