Les conséquences des inégalités extrêmes de richesse sont visibles partout dans le monde : un nombre croissant de régimes autoritaires qui entretiennent des relations de favoritisme avec des milliardaires et des PDG. La montée du populisme de droite en Europe montre que nous ne sommes pas en reste face à cette tendance. Marina Alcázar Cid estime que le seul moyen d’éviter cette situation, est que l’UE instaure un seuil maximal de patrimoine.
En Europe, la polarisation domine le débat public. La confiance dans les institutions est fragile, les tensions sociales s’intensifient et de nombreux citoyens se sentent déconnectés des décisions politiques et économiques. Paradoxalement, l’Europe vit l’une des périodes les plus prospères de l’histoire de l’humanité. Malgré des inégalités persistantes, la technologie, les soins de santé et l’éducation sont bien plus accessibles aujourd’hui, favorisant l’accès à la connaissance, aux services et aux opportunités.
Le problème est simple, des millions d’Européens se sentent exclus d’une prospérité qui semble aller croissant. Cela soulève une question cruciale : comment progrès économique et profond mécontentement social peuvent-il coexister ? La principale explication réside dans la concentration croissante des richesses. L’inégalité économique est l’un des indicateurs les plus parlants de l’érosion de la démocratie. Lorsque la richesse est captée par un petit groupe, l’influence sur la politique, l’économie et la société a tendance à se concentrer elle aussi.
Pendant que les plus riches deviennent encore plus riches, le reste de la société se trouve progressivement écarté du processus décisionnel. Il en résulte une crise sociale, économique et démocratique qui ne cesse de s’aggraver. Par conséquent, l’Europe se retrouve face à un choix fondamental : continuer à laisser la richesse et le pouvoir se concentrer, ou prendre des mesures pour protéger la démocratie, l’équité et la cohésion sociale, les valeurs mêmes sur lesquelles l’Union européenne a été fondée.
L’ampleur stupéfiante de la concentration des richesses
L’importance des inégalités dans le monde est aujourd’hui frappante. Selon le dernier World Inequality Report (Rapport sur les inégalités mondiales), les 10 % d’êtres humains les plus riches détiennent 75 % de la richesse mondiale, tandis que les 50 % les plus pauvres ne se partagent que 2 %. Selon Oxfam International, les 1 % les plus riches détiennent près de la moitié des actifs financiers mondiaux.
L’une des principales raisons de cette concentration est la capacité des ultra-riches à utiliser des mécanismes juridiques afin de minimiser leur imposition. Par exemple, les milliardaires préfèrent contracter des emprunts garantis par leurs actions plutôt que de les vendre, afin d’accroître leur fortune sans générer de revenus imposables. Par conséquent, les fortunes augmentent bien plus vite que les salaires.
Prenons un autre exemple : si le salaire d’un travailleur lambda avait augmenté au même rythme que la rémunération d’un PDG au cours des cinquante dernières années, son revenu serait radicalement différent. C’est pourquoi, aux États-Unis, la richesse se trouve aujourd’hui dans les mains d’une infime minorité, à l’image de la France lorsqu’elle était gouvernée par des monarques de droit divin. Les dynamiques d’accumulation extrême de richesses et d’influence politique sont tout aussi visibles en Europe.
La richesse, les médias et les fondements du pouvoir politique
Cette richesse extrême façonne également le débat public. D’une part, l’aggravation des inégalités de revenus en Europe contribue à alimenter les mouvements populistes émergents. D’autre part, la concentration des médias dans les mains des ultra-riches leur confère une influence disproportionnée sur l’opinion publique et les débats politiques.
Au Royaume-Uni, trois entreprises contrôlent environ 90 % de la diffusion des journaux nationaux. En France, quatre milliardaires se partagent environ 90 % de la presse économique. Une telle concentration des médias permet à des particuliers fortunés de modeler l’opinion publique, d’influencer les débats politiques et de marginaliser les points de vue divergents. Pour résumer, elle leur confère un pouvoir politique.
Les inégalités économiques ne se résument pas à une question d’argent. Elles modifient également le fonctionnement de la démocratie, et l’Europe n’est pas à l’abri. À mesure que le fossé entre riches et pauvres se creuse, la confiance dans les institutions s’effrite, la cohésion sociale s’affaiblit et les citoyens commencent à sentir que la démocratie ne sert plus leurs intérêts. Lorsque les citoyens constatent que les gouvernements favorisent les élites, leur engagement diminue, leur confiance s’estompe, c’est le projet européen lui-même qui est menacé.
L’influence politique ne se limite pas à posséder des médias. Le lobbying et le financement des campagnes électorales permettent aux particuliers fortunés et aux entreprises d’influencer directement la législation. Dans des pays comme l’Allemagne et la France, les dons importants versés par des particuliers aux partis politiques sont légaux, ce qui permet aux plus riches d’exercer une influence disproportionnée sur les politiques publiques. Dans les faits, une élite restreinte et fortunée détient plus de pouvoir politique que des millions d’électeurs réunis.
Le mythe tenace de la méritocratie
La richesse est rarement créée par une personne seule. Elle est produite au sein d’un système social qui englobe les services publics, l’éducation, les infrastructures, les institutions juridiques et le travail d’innombrables personnes. Pourtant, les fruits de ce système collectif sont redistribués de manière inégale. Le mythe populaire du « self-made man », celui qui s’est construit tout seul, occulte souvent la manière dont les cadres politiques, les systèmes fiscaux et les structures successorales influencent l’accumulation de la richesse.
L’ultra-richesse est justifiée en grande partie par la méritocratie, à savoir, la conviction qu’elle relève avant tout du talent, de l’effort et de l’innovation. Or, les faits suggèrent une réalité bien différente. Thomas Piketty, économiste salué par la critique, a démontré que dans le patrimoine, la part de richesse héritée n’a cessé d’augmenter depuis les années 1970. Rien qu’en France, elle représentait environ les deux tiers du capital privé en 2010. Sans intervention, les fortunes extrêmes se perpétuent de génération en génération et consolident le pouvoir politique au sein d’une petite élite.
Le coût social des inégalités
Les conséquences des inégalités sont visibles dans toute l’Europe. En 2024, près de 100 millions de personnes dans l’Union européenne, soit 21 % de la population, étaient exposées au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. Près d’un enfant sur quatre est confronté à des risques similaires, n’étant plus protégé par les systèmes de sécurité sociale existants. Ces chiffres ne reflètent pas un manque de ressources mais l’absence de priorités dans la manière de distribuer et investir la richesse.
Au-delà de l’injustice de cette situation, l’incapacité à lutter contre la pauvreté infantile entraîne d’importantes pertes sociales et économiques à long terme. En résumé, l’Europe est un lieu où la croissance économique existe, mais la prospérité est répartie de manière inégale. La mobilité sociale s’affaiblit, les services publics sont sous-financés et la promesse d’égalité des chances s’effrite. La concentration extrême des richesses menace non seulement l’équité économique, mais aussi la solidarité et la cohésion qui unissent les sociétés européennes.
Le fossé grandissant entre les ultra-riches et les travailleurs ordinaires soulève une question d’importance : si la pauvreté est largement considérée comme un problème social, pourquoi n’en va-t-il pas de même pour la richesse extrême ? L’économiste et philosophe Ingrid Robeyns apporte une réponse à travers le concept de « limitarisme ». Elle préconise de limiter la richesse qu’une personne peut posséder. En effet, toute richesse supplémentaire ne nuit pas juste à la société, elle ne contribue même pas à améliorer la vie de l’individu de manière significative.
Un défi politique et social
À ce jour, la philanthropie n’a pas réussi à combler ce fossé grandissant. Les personnes les plus riches ne sont pas nécessairement les plus généreuses. En proportion, les personnes fortunées contribuent souvent moins au bien commun que les contribuables à revenus moyens.
En parallèle, l’opinion publique se prononce systématiquement en faveur d’une redistribution plus importante. Les sondages menés dans différents pays révèlent un large soutien à une imposition plus élevée des fortunes extrêmes. Cela reflète une prise de conscience généralisée sur l’importance de la réduction des inégalités, essentielle au maintien d’une société juste et fonctionnelle. La concentration extrême des richesses s’avère être non seulement un enjeu économique, mais aussi un défi politique et social.
Au cours de l’histoire, les gouvernements ont pris des mesures pour lutter contre ces inégalités. Entre 1932 et 1980, les taux marginaux d’imposition sur le revenu atteignaient 81 % aux États-Unis et 89 % au Royaume-Uni. Ces politiques ont permis de contenir l’ultra-richesse, même en période de forte croissance économique. Aujourd’hui, les plus riches ne sont plus soumis à ces taux.
Un plafonnement de la fortune comme solution ?
De nos jours, la fortune en tant que telle est à peine imposée. Dix pays de l’Union européenne ne prélèvent aucun impôt sur les successions, et seule l’Espagne applique un impôt sur la fortune. Des études ont montré que les ultra-riches sont généralement soumis à des taux d’imposition effectifs inférieurs à ceux de la population générale. Dans ce contexte, plusieurs idées ont vu le jour. Des économistes tels que Gabriel Zucman ont proposé une fiscalité plus importante sur la fortune, notamment à travers la célèbre proposition d’un impôt annuel de 2 % sur la fortune des ultra-riches.
Une idée peut-être plus ambitieuse, s’inspirant de la philosophie du « limitarisme », est celle d’un plafonnement, afin de limiter l’accumulation de richesses extrêmes. Cela empêcherait ainsi tout individu d’amasser une fortune suffisamment importante pour dominer l’économie ou la politique. Le « Wealth Cap Project » est une initiative qui vise à promouvoir au niveau européen la mise en place d’un plafond harmonisé.
À travers notre « Déclaration sur le plafonnement de la richesse », nous appelons les citoyens, les décideurs politiques et les institutions à unir leurs forces pour rétablir l’équilibre au sein des sociétés européennes. Ancrée dans les objectifs et les valeurs fondatrices de l’Union européenne que sont la solidarité, la démocratie et la cohésion sociale, cette initiative vise à garantir que la prospérité profite à l’ensemble de la société. Dans cette optique, le plafonnement de la richesse n’est pas simplement une mesure de politique fiscale, c’est une affirmation de valeurs.
La prospérité doit être partagée, la démocratie doit être protégée et les sociétés européennes doivent rester inclusives, durables et équitables. Pour que l’Europe prospère, la richesse doit être au service de la société, et ne doit pas simplement permettre à une minorité de la dominer. L’Europe se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins, la richesse et le pouvoir continueront-ils à se concentrer entre les mains d’un cercle restreint, ou les décideurs politiques feront-ils le nécessaire pour protéger la démocratie, la cohésion sociale et le bien commun ?

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