La crise économique et financière, facteur déclencheur de l’euroscepticisme européen

Premier épisode de notre série d’articles intitulée « Euroscepticisme(s) en Europe »

, par Emma Giraud, Rémi Laurent

La crise économique et financière, facteur déclencheur de l'euroscepticisme européen
Les politiques d’austérité qui ont suivi la crise économique, notamment en Grèce, ont mené à une vive opposition populaire. CC - Des Byrne

Les récentes élections italiennes se sont traduites par une forte montée des partis eurosceptiques mais ce n’est pas un cas isolé. Angela Merkel, qui vient d’être reconduite pour un quatrième mandat en tant que chancelière en Allemagne, ne doit son salut qu’à une nouvelle “grande coalition” avec les sociaux-démocrates qui ont accepté de la rejoindre après avoir dit qu’on ne les y reprendrait plus. La majorité écrasante dont dispose Emmanuel Macron à l’Assemblée nationale en France pourrait laisser penser que cette situation est isolée mais c’est oublier un peu vite que l’exception française n’est que la conséquence d’un système électoral déformant la réalité politique (scrutin uninominal majoritaire à deux tours). Tous les pays européens connaissent peu ou prou la même situation : un paysage politique pulvérisé façon puzzle, une forte poussée des partis eurosceptiques et surtout une forte demande de changement.

Mais si les tendances électorales sont similaires, les causes de l’émergence voire de la montée de l’euroscepticisme varient d’une région à l’autre et se révèlent souvent entremêlées, créant des situations complexes à interpréter justement. Les explications sont non seulement économiques mais également étroitement liées à la crise migratoire à laquelle est confronté le continent européen. Les décisions dans ces deux domaines remettant en question l’Union au plus profond d’elle-même : dans ses valeurs.

Contaminée via son secteur bancaire par la crise des subprimes, l’Europe a vu monter l’euroscepticisme en même temps que sa situation économique se dégradait et que les politiques austéritaires s’imposaient. Traduisant un clivage entre Nord/Sud, résumé par l’opposition entre l’Allemagne et la Grèce, l’euroscepticisme s’est largement nourri des politiques austéritaires que les États européens ont imposé à leurs populations suite à la crise des subprimes.

Une crise d’abord bancaire

Il convient en effet de rappeler que la crise a contaminé l’Europe par les banques, qui, avides, ont acheté des subprimes à tours de bras attirée par les rendements mirifiques que leur proposaient leurs homologues américaines. Depuis les années 1980, les banques américaines ont acquis des dettes ou accordé des prêts de plus en plus douteux rassemblés ensuite en lots supposément sûrs (notés AAA soit une solvabilité équivalente à celle du Trésor américain). Ce sont ces obligations et les CDO (collateralized debt obligations) adossées à ces obligations (sorte de “paris” bancaires sur les dettes précitées), puis les CDO synthétiques adossés aux CDO eux-mêmes adossés à ces obligations (donc, des “paris” sur des “paris”) que les banques européennes ont achetées en quantité. Le problème est que la contrepartie de ces obligations consistait en des prêts accordées à des ménages insolvables.

A cela s’ajoutaient bien sûr les éternels prêts douteux accordés par les banques européennes dans leurs pays respectifs. Pour sauver leurs banques nationales et garantir ainsi les dépôts de leurs citoyens, les pays européens se sont donc endettés massivement. Et pour faire face à ces nouvelles obligations, ils ont ensuite mis en place des politiques austéritaires très impopulaires, sabrant dans leurs investissements et leurs programmes sociaux au détriment de la transition écologique et des plus pauvres.

Immoralité et cupidité

Les banques étaient censées rouvrir les vannes du crédit bancaire aux entreprises et aux ménages en échange de cette manne providentielle venue des contribuables. Mais, comme on pouvait s’en douter, elles n’en ont rien fait, préférant spéculer contre les dettes publiques des différents États européens et, en particulier contre celles des maillons faibles de la zone euro. Il faut dire que les États (pour la plupart d’entre eux) se sont contentés de prêter des fonds sans exiger des sièges dans les conseils d’administration.

Subissant des mesures d’austérité de plus en plus drastiques purgeant en quelques mois des années de mauvaise gestion, les populations exsangues ont donc exprimé leur colère en votant pour des partis eurosceptiques cristallisant le mécontentement liés à ces politiques.

La réussite des populistes

L’arrivée au pouvoir de partis populistes conservateurs en Europe centrale et orientale avec Viktor Orban en Hongrie ou le Pis en Pologne, et surtout la réussite de leurs politiques économiques à contre-courant du dogme austéritaire dominant alors en Europe, a conforté cet euroscepticisme.

Ces partis utilisant leurs succès sur le plan économique pour rejeter toute remontrance venant de « Bruxelles » et de la Commission Européenne. Aveugle aux souffrances des peuples suite aux mesures d’austérité affectant les transferts sociaux, les dirigeants européens et la Commission Européenne ont eux-mêmes alimenté l’euroscepticisme ambiant. Un phénomène renforcé par la nationalisation des succès européens et l’européanisation des échecs nationaux, une pratique longuement établie et traduisant le manque de courage politique de ces mêmes dirigeants.

Le contre-exemple portugais

A contre-courant des mesures proposées, le Portugal semble avoir réussi à se sortir du bourbier de la crise sans pour autant totalement sacrifier sa population. Dirigé par une coalition de gauche, le pays a réaugmenté les aides sociales et les retraites pour relancer sa demande intérieure tout en finançant cette politique par une augmentation de la fiscalité indirecte. La reprise, bien que fragile, fut plus rapide du côté de Lisbonne que plus au Nord. Dans l’ensemble, 10 ans après la crise des subprimes, l’Union Européenne retrouve à peine ses niveaux d’avant-crise. Bien après les États-Unis qui, contrairement à elle, ont mené une politique de relance avec succès.

L’euroscepticisme est donc à la fois la source et le produit des égoïsmes nationaux, de décisions politiques inappropriées en matière économique mais aussi de l’incapacité des dirigeants européens à prendre rapidement des décisions politiques majeures lorsque la zone euro a subi son premier véritable test. L’indécision lors de la crise grecque est une des causes fondamentales de la durée de la crise. Il semblerait que cette expérience douloureuse n’ait pas servi de leçons aux Etats puisqu’un schéma similaire, vidé de bon sens et de solidarité, s’applique à la crise migratoire et amplifie ainsi le sentiment au sein de populations européennes que l’Europe est incapable de faire face à des situations de crise, remettant ainsi en cause son utilité et sa pertinence.

Vos commentaires

  • Le 12 avril à 11:35, par Bernard Giroud En réponse à : La crise économique et financière, facteur déclencheur de l’euroscepticisme européen

    Étonnement simpliste et raccourcie cette vision d’un déroulé économique vieux de plus de trente années. Bien sûr qu’il y aient des faits d’actualité plus récente qui aient accentué le phénomène, mais le désordre dont on parle est du en général à l’affaiblissement de règles saines de bon sens. La première est qu’il faut s’attacher à ne pas consommer plus que l’on peut produire (ou plus que ce que l’on a dans son portemonnaie). Dans ce cadre d’idée, c’est le secret de polichinelle que de demander à celui qui a un peu d’argent, un peu de réserves, de bien vouloir nous en donner un peu (prêter) pour continuer ce nous n’avons pas les moyens de faire (manger) immédiatement. Le préteur, (le piégeur), a beau jeu ensuite de raconter ce qu’il veut, il tient les cordons de la bourse (la corde au cou), et mème le bal autant qu’il peut.

    Notre génération plus ancienne, porte bien sûr, une lourde responsabilité dans cette situation ; Elle n’a pas su exprimer clairement un certain nombre de règles et de valeurs, et bien les faire comprendre. Stupidité, facilité et manque de courage qui laisse les bonimenteurs pleins de bonnes paroles occuper le terrain. La cupidité, l’orgueil, le « m’as-tu vu » s’en donnent alors « à cœur joie », pour nous promettre les alouettes.

    Chacun de nous est différent, avec notre première richesse, notre cervelle ou nos talents ; Nous ne devrions pas gaspiller l’inestimable avance spirituelle et humaniste à laquelle nous sommes parvenus, oublier cette fameuse règle de liaison, d’équilibre universel : « Tu n’es fort qu’un moment ; C’est pour le service de ton frère. » Le riche ou le fort ne l’est qu’un moment pour que chacun trouve a sa place ; L’aventure universelle peut continuer avec ses composantes pratiques, techniques et spirituelles, en maitrisant les pulsions primitives de notre nature ; De la même manière que le siècle des lumières a préparé une nouvelle étape, la mondialisation, le sens universel doit nous permettre d’affermir de nouveaux types d’adaptation, en ne craignant pas de modifier certaines « vérités ».

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