Le modèle estonien : une révolution numérique dans l’Union européenne

, par Alexandre Weber

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Le modèle estonien : une révolution numérique dans l'Union européenne
CC Flickr / EU2017EE Estonian Presidency

Depuis le 1er juillet dernier, l’Estonie a pris la présidence du Conseil de l’UE pour les six mois à venir. Clamant son intérêt pour le numérique, et son ambition d’accélérer la transition numérique de toute l’Union, l’Estonie veut étendre son modèle libre et innovant aux autres pays du « club » européen. Mais est-ce vraiment possible ? Et que propose ce système de vraiment révolutionnaire ?

Un pays avant-gardiste dans le domaine du numérique

A première vue, l’Estonie ne paie pas de mine. Petit pays balte d’1.3 million d’habitants, à la croissance raisonnable d’1.6% et au taux de chômage de 6.8% (chiffres 2016), l’Estonie a intégré l’Union en 2004 et la zone euro en 2011. Mais lorsqu’on y regarde d’un peu plus près, il apparaît clairement que l’Estonie devance – et ce très largement – bien des pays européens et mondiaux sur la scène digitale et environnementale. Les services numériques offerts par le pays à ses citoyens vont très loin. Affirmer que ce modèle est l’avenir proche des pays de l’Union est peut-être un peu trop ambitieux aujourd’hui, mais l’optique d’obtenir un jour ce genre de facilités et de rapidité dans quasiment tous les secteurs administratifs et les services quotidiens a quelque chose de réjouissant. Car lorsque l’on creuse le sujet, on se rend compte de la réalité de la révolution numérique et environnementale, et cela donne envie d’y participer. Cette révolution est d’autant plus surprenante qu’il y a moins de 30 ans, l’Estonie vivait sous l’Union Soviétique. En peu de temps, ils ont réussi l’exploit de passer d’une administration « tout papier » à une administration « tout numérique », tout cela en amorçant la dépollution des espaces naturels du pays, qui forment 45% de la géographie du territoire.

La pierre angulaire du système numérique estonien, c’est la carte d’identité électronique (electronic ID card). Introduite dès 2002, elle est aujourd’hui utilisée par 52% de la population, et a acquis de plus en plus de fonctionnalités pratiques au fil du temps. Grâce à elle, les Estoniens peuvent voter et payer leurs impôts et leurs factures en ligne, regarder leurs données bancaires et de santé sur le web, les bulletins scolaires de leurs enfants, avoir leurs ordonnances médicales sous la main, et même payer le parcmètre. Cette carte est l’intermédiaire entre le citoyen et le système numérique estonien. De plus, elle sert également de pièce d’identité nationale standard, pour par exemple voyager à l’intérieur de l’Union, de carte vitale, de carte de transport prépayée… Le comble, c’est que les citoyens estoniens n’ont même pas besoin de leur carte pour accéder à toutes ces fonctionnalités, car tout est réalisable grâce à leur téléphone portable. En bref, même le digital est digitalisé.

Comment ça marche ? Les ordinateurs sont équipés d’un lecteur de carte, ou d’une extension (port externe) où l’intéressé peut relier sa carte électronique à son ordinateur et ainsi être reconnu par le système en ligne. Grâce au scan de la carte, le citoyen a accès à toutes les fonctionnalités en ligne.

E-School, E-Police, E-Prescription, Digital Signature… le digital au service du quotidien

E-School : Le numérique s’applique également à l’éducation. Mais ce système va au-delà de l’utilisation de tablettes ou d’ordinateurs pour les élèves, car tous les acteurs éducatifs sont concernés. Un espace est dédié aux professeurs et au personnel encadrant pour rentrer les notes, les devoirs, envoyer des messages aux parents ou à leurs classes, et évaluer les comportements de leurs élèves. Cet espace est aussi à la disposition des parents, qui peuvent donc suivre l’évolution de l’éducation de leur(s) enfant(s). Les élèves ont quant à eux accès à leurs notes et devoirs, mais ont aussi un portfolio en ligne ou ils peuvent conserver leurs travaux. Toutes ces données sont collectées par l’administration locale pour avoir des chiffres et des statistiques au jour le jour. Les identifiants de cet espace sont inclus dans les E-Cards des concernés. L’accès se fait par un portail web, similaire à un intranet.

E-Police : La police bénéficie d’outils spécifiques pour faciliter ses interventions et améliorer la sécurité, notamment routière, des Estoniens. Une base de données spéciale pour les permis de conduire, permettant de vérifier leur validité, les précédentes infractions, la plaque d’immatriculation des véhicules, est accessible directement depuis les véhicules des forces de l’ordre pour fluidifier les arrestations et les contrôles. De plus, le pays s’applique à créer un système de défense numérique à la pointe, pour sécuriser toutes les transactions et les informations privées, et prévenir et contrer les potentielles « cyber-attaques » dont le pays pourrait être la cible, comme en 2007 après une attaque russe. La capitale Tallin abrite d’ailleurs un centre de cyberdéfense de l’OTAN.

E-Prescription : Finies les feuilles de soin. Finie l’attente en pharmacie. Moins d’encombrement pour des renouvellements d’ordonnance dans les cabinets de médecins… Tout ça grâce au numérique. Vos résultats médicaux, vos informations de santé, vos rendez-vous, vos prescriptions, tout est présent sur le web. Le fonctionnement pour la connexion est le même que pour E-School, avec la carte électronique. Ce qui est efficace avec ce genre de système, c’est qu’il est bénéfique à tous les concernés. Dans ce cas précis, il est non seulement bénéfique aux patients mais aussi aux médecins, qui peuvent gérer les demandes de renouvellement d’ordonnances sans obliger leurs patients à passer par le cabinet pour remplir un papier. Une fois la demande acceptée, la pharmacie n’aura qu’à scanner la carte électronique du patient pour savoir de quel médicament il a besoin. Le triangle médecin-patient-pharmacien n’aura jamais été aussi fluide.

Il ne s’agit ici que d’une infime partie de tout ce qu’il est possible de faire grâce à ce système numérique. Payer ses factures, y compris ses impôts, signer électroniquement des contrats avec des partenaires étrangers, consulter la loi, déposer plainte... Même le vote peut s’effectuer en ligne, mais ce débat mériterait un article à lui seul.

La population estonienne a été sensibilisée très tôt à toutes ces pratiques. Allez introduire en France un programme aussi complet et diversifié, on peut douter que cela suscite un engouement populaire. Pourtant, ce genre d’innovations devrait être plus médiatisé, pour provoquer une prise de conscience de ce que peut apporter le numérique à l’administration – tristement célèbre pour sa lenteur dans bien des pays – à notre quotidien mais aussi à l’environnement. Le projet d’Emmanuel Macron, visiblement très attaché à l’enjeu numérique, pourra-t-il insuffler cet esprit aux Français ? On peut en douter, car le chantier paraît immense. Cependant, rien que le fait de porter l’attention sur ce qui est possible est un grand pas en avant. Il faut casser les clichés sur le numérique. Il ne détruit pas d’emplois mais en crée (30% des Estoniens vivent de cette industrie), et il favorise la création d’entreprises et de startups.

Quid de la cybersécurité ?

Sécurisé, le numérique l’est-il vraiment ? L’optique d’une centralisation européenne des données peut en effrayer plus d’un. Un spécialiste de la cybersécurité, détracteur du tout numérique, et ayant souhaité rester anonyme, nous donne son avis sur la cybersécurité et ses dangers :

« La Cybersécurité consiste à construire un ou plusieurs pare-feux pour protéger des bases de données, réseaux internes ou systèmes d’entreprises. C’est bien, en théorie. En pratique, quel que soit le nombre de pare-feux mis en place, il y aura toujours un ou plusieurs moyens de les contourner. La technique qui consiste à empiler les pare-feux les uns sur les autres est parfois plus contreproductive qu’efficace puisqu’elle crée de nouvelles failles dans les jonctions effectuées entre les différents pare-feux. Une chaîne n’est jamais plus solide que son plus faible maillon et pour les pare-feux, c’est encore pire.

Par ailleurs, quel que soit le système de sécurité, il suffit qu’UNE personne le transperce UNE fois, sur un malentendu, et elle est à l’intérieur. Et une fois au sein d’une base de données, il n’existe pas de solution pour éjecter l’intrus, hormis la suppression totale des données. Pour résumer, en cybersécurité, nous pouvons repousser un million de cyber attaques, mais si l’attaque numéro 1 000 001 passe les défenses, tout sera perdu.

L’idée de la répartition actuelle, c’est que le gouvernement, sauf action systématique et concertée, n’a pas accès à toutes les informations privées. Si on centralise tout, une seule personne détiendra les clés de l’intégralité de la vie de l’intégralité des citoyens. Et c’est effrayant, un Big Brother 2.0. »

Va-t-il trop loin ? La sécurité d’un tel système est-elle si précaire et fragile ? Depuis le 15 juillet, l’Estonie a pris la décision de délocaliser ses serveurs sécurisés dans la première « e-ambassade », au Luxembourg. Et dans cette décision, on peut trouver la réponse à nos inquiétudes. Le Luxembourg offre un niveau de sécurité « Tier 4 », qui est de loin le plus haut niveau de sécurité de serveur possible. Et ce système est conçu pour résister aux attaques extérieures EN PLUS des pannes et autres aléas.

A quand le reste de L’Union européenne ?

L’Estonie a clairement déclaré que la révolution numérique était l’un de ses objectifs à la présidence du Conseil de l’UE. Là aussi, on peut douter de la marge de manœuvre du pays, ou plutôt du niveau d’influence qu’il aura sur les directives européennes. La présidence de Malte n’a pas vraiment apporté quoi que ce soit. Et pourtant, l’Estonie semble, dans les premiers jours de son cours mandat, prendre son rôle à cœur. Au-delà de parler des bienfaits du « tout numérique », le pays est très attaché à l’idée d’une Europe de la défense. Il propose par exemple le partage de données entre les agences européennes, pour posséder une base de données commune de défense contre le terrorisme et le cyberterrorisme. Le conseiller digital du gouvernement, Valdek Laur, pointe également du doigt les problèmes qu’une situation sans numérique cause pour les entrepreneurs :

« Nous souhaitons que les principes d’ouverture du marché unique s’étendent au monde numérique. Mais pour cela, il est nécessaire que les États membres s’entendent. Prenons un exemple simple : lorsqu’une entreprise de comptabilité souhaite proposer des services en ligne dans d’autres États membres, elle rencontre des difficultés. Beaucoup d’Etats exigent que les pièces comptables se situent sur le territoire du pays en question. L’entrepreneur doit alors enregistrer son nom de domaine dans le pays dans lequel il compte exercer – l’utilisation du nom de domaine .eu n’est pas suffisante. Cela revient cher pour les jeunes startups et constitue un frein à leurs activités dans l’espace économique européen. »

Le projet est donc réel, et va peut-être réussir à accélérer le développement de l’Union dans ce secteur. N’oublions pas que si Skype vient d’Estonie, c’est que beaucoup d’entrepreneurs talentueux se cachent en Europe, et l’Union se doit de faciliter leur développement, et d’encourager leurs ambitions. Ce qui pourrait déranger l’Union, c’est la dimension sécuritaire qu’implique un tel engagement. Comme le rappelle le Premier Ministre estonien Juri Ratas, « La liberté de circulation des données est une condition nécessaire du marché unique numérique. […] Nous devons améliorer la confiance et la sécurité. C’est pourquoi il faut nous concentrer également sur des questions de cyber­sécurité ».

Qu’en est-il en France ? Souvent à l’avant-garde environnementale et technologique en Europe, la France pourrait accumuler un retard significatif dans le numérique, si le gouvernement ne s’applique pas à sensibiliser la population et à prendre les mesures nécessaires. Le Premier ministre a annoncé le 4 juillet 2017, dans son discours de politique générale, que le processus de passage au numérique allait arriver rapidement pour l’administration française - le projet serait que la quasi-totalité des services publics se retrouve en ligne à l’horizon 2022 -, en prenant pour exemple le modèle estonien. Espérons qu’il tienne ses engagements.

Cet article a été publié initialement sur Isegoria, association étudiante de l’Audencia Business School de Nantes

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