Pegida, c’est le nom d’un mouvement islamophobe et xénophobe, né à Dresde en Allemagne, et qui propage peu à peu son discours et sa rhétorique à travers le continent, réunissant toujours plus d’adeptes. Qui sont réellement ces « Patriotes européens » autoproclamés et quelle Europe fantasment-ils ? Décryptage.

La naissance des « patriotes européens » ?

Pegida est l’acronyme de « Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes » (« Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident »). Le ton est donné. Depuis octobre, ce courant mêlant islamophobie et xénophobie manifeste dans les rues de Dresde et des autres villes d’Allemagne. Ce mouvement anti-islam a su faire parler de lui à travers l’Europe. Son ancien leader, Lutz Bachmann, avait il y a quelques mois affirmé sa volonté de créer un mouvement paneuropéen. Depuis, des sections existent en Autriche, en Belgique, en Bulgarie, en République tchèque, au Danemark, en France, aux Pays-Bas, en Italie, en Norvège, en Slovaquie, en Espagne, en Suède, en Suisse et au Royaume-Uni. Le mouvement se désigne lui-même comme « patriote européen ». Une description de ce groupe qui agace au plus au point les organisations pro-européennes, qui se positionnent en rupture totale avec les valeurs du nouveau mouvement originaire de Saxe. Pegida proteste contre une « islamisation du monde occidental », tout en appelant à des règles d’immigration plus restrictives, et en particulier pour les musulmans.

C’est en entonnant des chants de Noël dans les manifestations que les partisans de ce nouveau mouvement communient. Ils clament également « Montagsdemo » (« manifestation du lundi ») le slogan historique « Nous sommes le peuple », rappelant les manifestations en Allemagne de l’Est contre le régime de la RDA dans les années 1980. Ce mouvement aux adeptes disparates va au-delà de la critique de l’islam et d’une certaine xénophobie et remet en fait en cause la modernité, processus de façonnement des libertés individuelles, dont celle de conscience, de l’Etat de droit, prônant l’égalité des citoyens devant la loi, et des démocraties occidentales.

Défendre l’Occident chrétien face à la modernité

Pour le philosophe coréen Byung-Chul Han, ce mouvement oppose l’Occident chrétien à l’islamisme, voir par amalgame à l’islam, dans un processus d’ « extériorisation de la peur », confiait-il dans les colonnes du Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung. Liée au romantisme allemand, idéalisant le Moyen Âge chrétien, la théorie du Sonderweg, de la « voie particulière », initiée par certains historiens à l’issu de la Seconde Guerre mondiale, vient conforter l’association des concepts d’ « Occident », de « Chrétienté » et d’ « Europe ». Pour les théoriciens du Sonderweg, depuis le Moyen Âge, la sécularisation et l’éloignement de la religion chrétienne auraient conduit le « peuple allemand » dans les abimes de la modernité, dont la finalité aurait été la Shoah. C’est ainsi que les défenseurs de l’Occident chrétien se soulèvent contre le monde moderne qui a échoué dans son ancien idéal de progrès de l’humanité. Disparu depuis les années 1950, ce discours contre la modernité renaît à cause du mouvement Pegida, s’opposant aux démocraties libérales et revendiquant une société aux fondements antérieurs à l’Europe moderne.

Il est temps de réaffirmer que l’islam n’est ni incompatible avec les démocraties occidentales, ni avec l’Etat de droit et les libertés individuelles, ni même avec le processus de construction européenne d’un espace politique commun. C’est un enjeu de taille, celui de préserver le processus civilisationnel moderne à l’œuvre depuis plusieurs siècles et aux fondements de nos sociétés.