Pourquoi l’Union européenne est-elle absente de nos journaux télévisés ?

, par Rémy Broc, Théo Verdier

Pourquoi l'Union européenne est-elle absente de nos journaux télévisés ?
Le plateau de télévision du Parlement européen, à disposition des médias. Photo : Wikimedia Commons - Treehill - CC BY-SA 4.0

Au printemps 2018, six Français sur dix déclaraient ignorer le mode d’élection des députés européens. Alors que la campagne des élections européennes peine aujourd’hui à se lancer, comment peut-on expliquer que les Français connaissent aussi mal le scrutin européen et le fonctionnement de l’Union dans son ensemble. Un élément de réponse repose sur le traitement médiatique de l’actualité des enjeux communautaires en France, notamment à travers les journaux télévisés, qui demeurent le premier média de masse de l’Hexagone.

Dans une étude publiée cette semaine par la Fondation Jean Jaurès en collaboration avec l’Institut national de l’audiovisuel (INA), nous avons étudié le traitement de l’actualité européenne dans les principaux JT français : le 20H de TF1, le 20 heures de France 2, le 19/20 de France 3, l’Info du Vrai le JT de Canal+, le 1945 de M6 et Arte Journal.

Seulement 2,7% des sujets diffusés par les JT en 2018 ont mentionné l’actualité de l’Union européenne, son action et ses relations avec ses Etats membres. Si l’on fait exception d’Arte Journal, ce résultat chute à 1,9%. En d’autres termes, les JT étudiés de TF1, France 2, France 3, Canal + et M6 présentent moins de 2 sujets relatifs à l’UE tous les 100 sujets diffusés à l’antenne.

“Désinstitutionnaliser” et “incarner” l’Union européenne : un défi pour les rédactions, une stratégie pour les institutions ?

Les données produites par l’INA attestent ainsi d’une faible visibilité de l’UE dans les JT, sources d’information privilégiées des Français : les seuls 20H de TF1 et France 2 ont réuni en 2018 une audience moyenne de 5,6 et 4,8 millions de téléspectateurs les soirs de semaine selon Mediamétrie.

Pour illustrer ces résultats, nous avons conduit des entretiens avec des représentants de la plupart des chaînes étudiées. Les rédactions de TF1 et France 2 insistent en premier lieu sur la nature “populaire” et “généraliste” de leurs 20H. Ce cadre éditorial ne conviendrait pas à l’actualité de l’UE, “mobilisant un niveau de culture et de connaissances européennes que beaucoup de nos concitoyens et beaucoup de nos téléspectateurs n’ont pas”, selon Guillaume Debré, Chef du pôle News de la rédaction de TF1.

Les deux chaînes insistent sur la nécessité de “désinstitutionnaliser” l’actualité de l’Union pour lui substituer un récit, “un narratif”, qui puisse trouver un écho chez leurs téléspectateurs. “Ce n’est pas l’Europe qui ne marche pas, au contraire, ce qui ne marche pas à l’antenne, ce sont des gars en costume-cravate que personne ne connaît, qui parlent éventuellement d’autres langues et qui prennent des décisions qui paraissent lointaines” analyse ainsi Pascal Doucet-Bon, Directeur délégué de l’information de France Télévision.

Comme un contre-exemple, les Etats-Unis bénéficient dans nos JT d’un temps d’antenne prééminent. Donald Trump y est la deuxième personnalité la plus visible, derrière Emmanuel Macron et devant le Premier ministre Edouard Philippe. De l’avis des professionnels interrogés, la sur-représentation des USA témoigne “en creux” des lacunes qui limitent la communication de l’UE : une forte incarnation des décisions politiques, un “soft power” qui sensibilise les téléspectateurs au fonctionnement politique états-unien, le tout dans une “société de l’image” adaptée aux exigences de l’info TV.

Les résultats de notre étude mettent par ailleurs en lumière l’absence du personnel politique européen à l’écran. Les Présidents de la Commission, du Conseil Européen et du Parlement, ainsi que Michel Barnier, le négociateur en chef du Brexit, sont présents dans 9% des sujets traitant l’actualité de l’UE. Les candidats têtes de listes officiellement désignées par leurs partis pour le scrutin de mai 2019 - les spitzenkandidaten - sont quant à eux pratiquement invisibles dans nos JT, malgré l’exercice de fonctions élevées dans la vie politique européenne depuis 2014.

En ce sens, la remise en cause du principe des spitzenkandidaten pose la question de la représentation de l’UE à travers l’information télévisée, l’ensemble des rédactions interrogées insistant d’ores et déjà sur le manque “d’incarnation” de l’Union. Parmi d’amples chantiers, les décideurs européens du prochain cycle 2019 - 2024 devront interroger la communication de l’UE, pour fournir aux rédactions de se faire les témoins d’un récit engageant, centré sur l’unité des Européens face aux défis du siècle.

Couvrir enfin la “politique intérieure européenne”

Au-delà des freins identifiés ici, la faible couverture de la politique européenne met en question la volonté des chaînes à traiter l’actualité de l’Union. Accepterait-on d’un journal régional qu’il consacre seulement 2,7% de son contenu à l’actualité nationale ? L’absence d’actualité européenne dans le premier média d’information des Français tend à limiter le champ du débat public aux frontières nationales. Et ce, alors que l’UE est seule à même de s’attaquer à certaines de leurs principales préoccupations : la lutte contre le réchauffement climatique, la sécurité intérieure ou la politique migratoire par exemple. [1]

De par le contenu de leurs JT ou leur vision de l’actualité européenne, les chaînes semblent de fait prendre au quotidien leur distance avec les enjeux communautaires. “Je pense que la priorité des JT nationaux c’est avant tout de donner une perspective française aux choses” note Frédéric Méon, Rédacteur en chef adjoint d’Arte Journal, interrogé sur nos résultats. Un témoignage concordant avec celui de son confrère Pascal Verdeau, correspondant permanent de France Télévisions à Bruxelles. “Je suis arrivé en 1997 et on m’a demandé pourquoi j’allais m’enterrer là bas. J’étais le seul représentant d’une télévision française. La prise de conscience dans les rédactions s’est faite lentement, parfois à contre-temps”, indique celui qui se présente comme un journaliste de “politique intérieure européenne”.

Une perception confirmée par la direction de France Télévisions. Si le groupe atteste d’une mission d’ouverture “sur l’Europe et sur le monde”, ses JT préfèrent représenter l’actualité des pays d’Europe plutôt que celle propre à l’UE. “Nous constatons un faible appétit du public sur l’institution européenne en tant que telle” note M. Doucet-Bon. France Télévisions reconnaît ainsi peu traiter l’actualité propre à l’UE, rendant par exemple “assez peu compte des discussions au Parlement européen”. TF1 déclare de son côté traiter l’actualité européenne “du point de vue français”, principalement pour effectuer des comparaisons entre les différents systèmes ou habitudes de nos voisins.

La désaffection des chaînes vis-à-vis de la vie politique européenne se retrouve dans leur organisation logistique. La part dédiée à l’UE dans les JT apparaît être en lien direct avec le niveau d’intégration des spécialistes de la question au sein des rédactions. A titre d’exemple, seuls Arte et France TV comptent des équipes permanentes à Bruxelles. Et seule la chaîne franco-allemande convoque ces équipes lors de sa conférence de rédaction quotidienne. Du côté de TF1, la chaîne ne compte de représentants permanents en Europe qu’à Londres et à Madrid. Pour le reste de l’actualité du continent - dont celle de Bruxelles - elle se repose sur un réseau de “fixeurs” freelances et envoie des équipes en fonction de l’actualité.

Il faut noter toutefois que la couverture d’une actualité en multilingues, dont les centres de décision sont localisés tant à Bruxelles et à Strasbourg que dans les 28 capitales de l’Union, impose des contingences logistiques importantes aux chaînes, engagées dans la réalisation de JT quotidiens.

Décloisonner l’actualité européenne

Certaines éditions d’information TV, telles que Soir 3, Arte Journal ou la tranche du soir de FranceInfoTV, consacrent une large part de leur programmation à l’actualité européenne. Or, de l’avis même des chaînes, ces canaux sont majoritairement suivis par un public de CSP+ et de retraités. De même, le débat des têtes de listes nationales du 4 avril sera diffusé sur une chaîne dite “premium” - France 2 - tandis que le débat européen des spitzenkandidaten sera visible sur FranceInfoTV.

À l’heure où la crise des “gilets jaune” et la tenue du “Grand Débat national” attestent de la nécessité d’intégrer plus largement nos citoyens au débat public, comment justifier en parallèle de cloisonner l’actualité de l’UE aux émissions suivies par des segments de population si restreints ?

L’entrée dans un nouveau cycle de la politique européenne, avec la désignation d’un Parlement et d’une Commission renouvelés, donne aux chaînes l’occasion de repenser la couverture de l’actualité européenne. La démocratie européenne n’évoluera qu’avec la participation active de ses citoyens. Une perspective qui demande que le premier média des Français décloisonne l’information sur l’Union et s’investisse pleinement pour faire vivre le débat d’idées sur son avenir. Et ce, au quotidien, hors des périodes électorales.

Notes

[1Un coeur de préoccupations que partage l’ensemble des Européens. Voir “Les défis d’un scrutin véritablement européen”, Fondation Jean Jaurès, Janvier 2019

Vos commentaires

  • Le 19 mars à 18:02, par LEBOURGEOIS Jeremy En réponse à : Pourquoi l’Union européenne est-elle absente de nos journaux télévisés ?

    Très bon article qui étauffe l’analyse d’un fait de longue date. En revanche, je n’ai jamais compris pourquoi les dirigeants européens ne prenaient par leur responsabilité d’aller sur les plateaux TV. Jean Claude Juncker parle Allemand et Français, et pourtant nous ne l’avons jamais vu sur un plateau. Il en va de même pour tous les autres. C’est aussi à eux, de forcer l’actualité.

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