Un « Green New Deal » pour relancer l’Europe ?

, par Théo Boucart

Un « Green New Deal » pour relancer l'Europe ?
CC Pixabay

Avec la crise écologique doublée d’une crise sociale et d’une croissance atone depuis plusieurs années en Europe, il serait grand temps de lancer un ambitieux plan d’investissements dans la transition énergétique. Le « plan Juncker » lancé en 2015 constitue un début de réponse.

L’expression « Green New Deal » désigne un plan d’investissements dans les infrastructures (une référence directe au « New Deal » de Franklin D. Roosevelt pour relancer l’économie américaine durant la crise des années 30) tourné vers le développement durable et notamment les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Le terme fut popularisé par le journaliste américain Thomas L. Friedman dans une tribune parue dans le New York Times en janvier 2007 [1].

Les années suivantes ont vu l’importance croissante de ce concept dans le débat public mondial notamment grâce à plusieurs organisations telles que le Green New Deal Group ou le PNUE (le Programme des Nations Unies pour l’Environnement). Les propositions avancées par ces dernières incluent une meilleure prise en compte de la biodiversité dans l’activité économique, l’abandon total des énergies fossiles ou bien la création d’une taxe carbone contraignante ainsi qu’une meilleure régulation du système financier mondial pour éviter au maximum la transmission des crises financières à l’économie réelle.

En Europe, le Parti vert européen milite depuis 2009 pour le lancement d’un « Green New Deal » à l’échelle de l’Union Européenne [2]. Un tel projet permettrait en effet de répondre à plusieurs défis, tant environnementaux qu’économiques ou sociaux.

Lutter de manière efficace contre la crise écologique et climatique.

Le premier défi concerne bien entendu l’urgence de la crise écologique et climatique. Ce n’est pas parce que la question environnementale n’a quasiment pas existé lors de la campagne présidentielle française qu’il ne faut plus s’en soucier. La crise économique interminable a relégué au second plan cette menace existentielle pour l’humanité. Lutter contre le changement climatique et la dégradation de la biodiversité exige des solutions ambitieuses comme l’investissement massif dans les énergies renouvelables, dans la rénovation des bâtiments pour améliorer leur efficacité énergétique ainsi que l’abandon à court terme des énergies fossiles polluantes comme le charbon ou le pétrole.

Une meilleure protection de l’environnement est également essentielle car un changement profond de logique économique est nécessaire pour construire un avenir durable. L’Union Européenne est, avec les États-Unis et la Chine, l’un des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre (CO2) dans le monde. Tourner le dos aux énergies fossiles dans le cadre du « Green New Deal » permettrait de réduire drastiquement leur extraction et leur exportation et inciterait les autres pays à suivre l’exemple européen. La diminution des émissions de CO2 éviterait également un dérèglement incontrôlable du climat et préserverait la qualité de vie et la santé des citoyens européens.

Investir dans des secteurs porteurs de croissance dans toute l’Europe.

La croissance économique et l’investissement ont beaucoup de mal à se remettre de la crise financière de 2008 et de la crise des dettes souveraines qui a éclaté en 2010. De plus, on observe depuis une dizaine d’années une dualisation des économies européennes entre un Nord (l’Allemagne, le Benelux et la Scandinavie) dynamique et compétitif et un Sud (les pays méditerranéens notamment) en grande difficulté économique et sociale et souffrant d’un manque de compétitivité, notamment de compétitivité hors-prix. Cette divergence des économies du marché unique a des conséquences graves, comme la crise grecque le prouve depuis plus de 7 ans. Un plan d’investissement dans la transition énergétique constitue une réponse efficace à ce problème car chaque pays membre a un potentiel important concernant les énergies renouvelables et l’amélioration de l’efficacité énergétique : les pays du bassin méditerranéen ont un ensoleillement permettant d’investir massivement dans l’énergie solaire, les côtes portugaises et grecques sont également très venteuses, ce qui est indispensable pour le développement de l’éolien offshore. De plus, tous les pays européens doivent rénover des milliers de bâtiments chaque année pour lutter contre le gaspillage d’énergie.

Ainsi, tout le territoire de l’UE serait concerné par le développement d’un secteur à forte valeur ajoutée et stimulant durablement la croissance, ce qui serait une excellente chose pour les économies du Sud de l’Europe souffrant justement d’une désindustrialisation et d’une perte de compétitivité par rapport au Nord du continent. Le rééquilibrage de la géographie industrielle européenne permettrait donc le retour à la croissance et la baisse durable du taux de chômage surtout dans les pays méditerranéens grâce à la hausse de la consommation et la création de centaines de milliers d’emplois dans les secteurs des énergies renouvelables et de la rénovation énergétique.

Relancer le projet européen ?

Les bénéfices du « Green New Deal » sur le plan environnemental, économique et social ferait prendre conscience aux citoyens européens que l’Union Européenne se soucie d’eux et fait quelque chose pour eux. La conséquence logique serait un recul du sentiment de rejet, voire d’indifférence que le projet européen inspire chez une grande partie de ces citoyens.

Le « Green New Deal » pourrait avoir également une autre conséquence : la relance de la dynamique d’intégration politique en panne depuis la crise financière de 2008. Le plan d’investissement en lui-même est un projet fédérateur pour les pays membres de l’UE confrontés aux défis communs de croissance faible et de déclin accéléré de la biodiversité et où tous les acteurs publics et privés sont associés. La croissance économique et la réduction des inégalités sociales en Europe avec la mise en place de ce projet permettraient de lever un certain nombre de réticences politiques de la part des citoyens et des décideurs politiques. L’efficacité du plan d’investissement dépend également d’une coopération européenne renforcée, ce qui implique un transfert de compétences au niveau supranational dans le domaine énergétique (concernant en particulier les réseaux de distribution énergétique). Le succès du « Green New Deal » allié à celui de l’intégration énergétique pourrait créer une dynamique favorable à l’intégration dans d’autres domaines cruciaux, tels que la fiscalité ou le numérique.

Le « Plan Juncker » : un timide premier pas dans la bonne direction.

La persistance de la crise économique et sociale, la stagnation de l’investissement et les problématiques de développement durable prenant de plus en plus d’importance ont poussé la Commission Européenne à agir.

En novembre 2014, son président fraîchement élu, Jean-Claude Juncker, annonce à Strasbourg le lancement d’un vaste plan d’investissement dans l’Union Européenne. Ce dernier, officiellement nommé le « plan d’investissement pour l’Europe » (plus connu sous le nom de « Plan Juncker ») est lancé en juillet 2015 et doit mobiliser 315 milliards € jusqu’en 2018 (un fond de garanti de 21 milliards € venant du budget européen et de la Banque Européenne d’Investissements doit permettre à terme la mobilisation de près de 300 milliards € d’argent privé). Ce plan doit soutenir les projets dans la transition énergétique, la recherche et développement ainsi que l’éducation. Il doit aussi aider en priorité aider les PME européennes.

En théorie, le « Plan Juncker » répond donc parfaitement aux critères du « Green New Deal ». Presque 2 ans après son lancement, le plan d’investissement est considéré par beaucoup comme un succès [3] : en septembre 2016, il a été porté à 500 milliards € jusqu’en 2020. Des critiques peuvent être cependant adressées au « Plan Juncker » : la part des projets durables est jugée trop faible par de nombreuses ONG (15% d’entre eux concernent encore les énergies fossiles et 68% des projets de transports concernent des autoroutes et des aéroports) et la répartition géographique des financements avantage les pays du cœur de l’UE au détriment des pays du Sud [4]. Ainsi, le Royaume-Uni est (ironiquement) le principal bénéficiaire du plan avec 27.1% des projets. L’Italie (17.2%) et la France (12.4%) complètent le podium tandis que la Grèce, malgré son besoin d’investissements, n’en recueille que 0.1% [5]. Il faudra de plus mobiliser beaucoup plus d’argent sur plusieurs années voire plusieurs décennies pour qu’un tel plan d’investissement soit réellement efficace.

Un plan d’investissement massif dans la transition énergétique (appelé également le « Green New Deal ») et notamment dans les énergies renouvelables et la rénovation énergétique des bâtiments est non seulement très avantageux d’un point de vue économique et social, mais également indispensable d’un point de vue environnemental alors que la crise écologique et climatique se fait de plus en plus menaçante. Ce plan bien mis en œuvre favoriserait une croissance durable dans tous les pays d’Europe. Il existe cependant des obstacles à surmonter, comme l’influence des lobbys énergétiques au Parlement Européen ou le climat économique mondial peu propice à une forte dynamique des investissements.

Mots-clés

Notes

[1A Warning From The Garden – The New York Times, 19 janvier 2007

[2A Green New Deal for Europe : Manifesto for the European election campaign 2009

[3LesEchos.fr : En un an, le plan Juncker a déjà généré 115 milliards d’euros d’investissements

[4Euractiv : Un bilan tacle le bilan écolo du Plan Juncker

[5LesEchos.fr : Investissements : Le Royaume-Uni premier bénéficiaire du plan Juncker

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