Véronique Auger : « Les médias parlent peu d’Europe. Or, on ne peut pas occulter un pan entier de l’information des citoyens »

Entretien avec Véronique Auger, à l’occasion des Journées de la presse européenne

, par Jason Filankembo

Véronique Auger : « Les médias parlent peu d'Europe. Or, on ne peut pas occulter un pan entier de l'information des citoyens »
Véronique Auger anime l’émission « Avenue de l’Europe » sur France 3 et présidente de l’Association des Journalistes Européens. Crédits photo : Arthur Delicque.

Véronique Auger était présente lors des journées de la presse européenne organisées par Le Taurillon les 1er et 2 mars dans les locaux de l’école de journalisme IICP à Paris. La présentatrice de l’émission Avenue de l’Europe sur France 3 a rappelé l’importance de traiter la question européenne et regrette le comportement détaché des médias sur le sujet.

Jason Filankembo : Pourquoi est-ce qu’il est si difficile de parler d’Europe à la télévision ?

Véronique Auger : Tout d’abord parce qu’en France on connaît peu les mécanismes européens et les dirigeants de la télévision sont peu conscients de l’importance du sujet. Deuxièmement, il est très difficile de vulgariser tous les concepts. Quand on a une minute trente pour parler d’un sujet, on ne peut pas systématiquement rappeler ce qu’est la Commission ou la différence entre une directive et un règlement. Il faut recontextualiser et c’est compliqué. Ensuite, parce que l’on parle à des téléspectateurs qui n’ont pas toujours l’expérience pour comprendre la situation en Europe et en France. Tout ça n’est pas enseigné à l’école. Même dans les universités, l’Europe est encore très peu abordée. Conséquence : c’est comme si j’étais obligée dans un sujet sur l’Assemblée Nationale de rappeler à chaque fois que les Républicains c’est tel type de parti, qu’En Marche en est un autre… Pour parler de la droite parlementaire, je parle du Parti populaire européen (PPE) mais le PPE, personne ne sait ce que c’est. Dans un journal qui ne dure que 30 minutes, c’est compliqué.

Jason Filankembo : Quelles sont les solutions pour que les médias parlent davantage d’Europe ?

Véronique Auger : Je pense que la solution passe par l’école. Dès l’école primaire et secondaire, il est nécessaire d’enseigner l’Europe en expliquant le b.a.–ba de son fonctionnement. Ensuite que les écoles de journalisme dispensent d’un enseignement sur ce qu’est l’Europe, comme toute autre matière, de telle sorte que les journalistes manient cette matière avec beaucoup de facilité, pour qu’ils disposent des capacités à vulgariser. Ailleurs, c’est le cas. En Allemagne on en parle, en Belgique on en parle. Des pays en parlent car ils ont compris qu’il en allait d’une information importante. On ne peut pas occulter un pan entier de l’information des citoyens.

Jason Filankembo : Vous présentez l’une des seules émissions consacrées à l’Europe avec Avenue de l’Europe sur France 3 mais dont il faut tout de même noter la programmation très tardive, le mercredi à 23h50. Comment expliquez-vous cet horaire. Est-ce de la frilosité de la part de la chaîne ?

Véronique Auger : Je finis par ne plus me l’expliquer. Je pense que les plus de 45 ans n’ont pas bien compris qu’aujourd’hui, nous vivons tous en symbiose. L’actualité de l’Union européenne fait partie intégrante de l’information, et ce surtout quand on est une chaîne appartenant au service public. Quand on parle d’Europe, c’est bien souvent pour traiter de choses anecdotiques ou négatives, par exemple la crise de la viande polonaise, le glyphosate... Quand il se passe quelque chose d’intéressant, et il y en a, par exemple l’accord commercial entre les Européens et les Japonais, personne n’en parle, à part nous.

Jason Filankembo : Dans Drôle d’Europe sur la chaîne de télé France Info, vous parlez d’Europe différemment. Est-ce que l’info avec un traitement plus divertissant apparaît comme une solution pour intéresser le public à l’Europe ?

Véronique Auger : C’est ce qu’on a essayé de faire sur France 2 avec Stéphane Bern qui a créé Bons Baisers d’Europe en octobre, mais je ne suis pas sûr que ça marche beaucoup... C’est une émission qui a un pied dans le divertissement, un pied dans l’info et les gens ne savent pas où se situer, si c’est du vrai ou du faux, et au final ça ne les fait pas trop rigoler. Je me dis que si j’avais une émission à créer autour de l’Europe, ça serait un truc culinaire. On va dans un pays et on aborde leur culture à travers les recettes. On ferait saliver le public (rires).

Jason Filankembo : Même si la tendance n’est pas nouvelle, ne pensez-vous pas que les médias occultent le sujet de l’Europe à cause de problématiques majeuers qui occupent l’espace médiatique en ce moment comme les gilets jaunes ?

Véronique Auger : Oui mais à ce moment-là il y en a toutle temps. J’ai vécu la même chose avec les sujets économiques. Quand je traitais ces sujets-là, j’ai le souvenir qu’au moment où l’Assemblée Nationale a voté en faveur des 35 heures qui est un truc énorme, je n’ai pas réussi à convaincre le rédacteur en chef du journal que c’était important. Il a fait un off (une image de quelques secondes commentées par le présentateur) sur la question ! Il m’a dit « on n’a pas la place » ! Là c’est un problème d’éducation.

Jason Filankembo : Le problème ne paraît-il pas alors insoluble ?

Véronique Auger : Non. On a tendance à vouloir que les choses arrivent d’un claquement de doigts. Je crois qu’il faut être volontaire. Si on se dit ça, on est défaitiste et puis plus rien n’avance. Ces journées de la presse européenne c’est bien parce que petit à petit des messages passent, quand je dis à toute une classe d’étudiants en journalisme que le journalisme est bouché mais que pour le journalisme européen, il y a de la place, ça ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. C’est vrai qu’avec les élections européennes, on va beaucoup en parler, j’espère que l’on n’en parlera pas de trop, de façon soft et pas « européiste » comme l’a dit une étudiante. C’est très compliqué car les esprits sont sensibles aujourd’hui.

Entretien réalisé par Jason Filankembo, étudiant à l’IICP, dans le cadre de la couverture des Journées de la presse européenne.

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