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La guerre des mots et l’Europe

, par Fabien Cazenave

La bataille des mots est actuellement gagnée par les nationalistes. On entend régulièrement dans les médias le vocabulaire utilisé par ceux voulant la fin de l’Union européenne. Or, les mots employés ne sont jamais anodins et induisent une grille de lecture. Pour le moment favorable à la Nation au détriment de l’Europe.

La terminologie est au cœur du débat public. - madasapsy - Je suis Charlie - Creative Commons (Flickr).

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On reproche souvent aux médias d’employer des termes génériques du type « l’Europe » ou « Bruxelles » quand il s’agit d’une décision prise par les dirigeants nationaux en Conseil européen. Il est de bon ton de se dire « eurosceptique » chez certains journalistes pour dire qu’ils ne sont pas des soutiens de la construction européenne... Aujourd’hui, il est clairement négatif d’être précis sur les termes : on devient trop « complexe » ou « pas assez populaire ». Surtout, on est trop long alors que nous sommes dans l’ère de la « BFMisation des esprits ». Cela met les soutiens de l’intégration européenne sur la défensive et on passe plus de temps à faire de la pédagogie qu’à porter une vision pour l’Europe de demain.

Pour le grand public, difficile de s’y retrouver. Il n’y a plus de camp « pro-européen » clair. Les nationalistes abandonnent intelligemment leur étiquette trop marquée à l’extrême-droite pour se présenter comme des « euro-réalistes » ou des « pragmatiques ». Ils ont raison de le faire du point de vue politique. En reprenant ce vocabulaire, nous nous mettons nous-mêmes en position de faiblesse avec les « doux rêveurs fédéralistes » face à ceux qui seraient aux prises avec la réalité. C’est exactement ce que décrit George Lakoff dans son livre « La guerre des mots ou comment contrer le discours des conservateurs » : les Républicains américains en gagnant la bataille des mots ont gagné les élections et la bataille idéologique face aux Démocrates.

Exemples de mots perdants

Pour répondre aux questions du grand public, nous avons tendance par exemple à utiliser le terme de « crise de l’euro ». Or il n’ y a pas de crise de la monnaie en tant que telle. En 17 ans, l’euro s’est hissé à la seconde place mondiale, pèse déjà 27% des réserves mondiales de change, 25% des transactions internationales sont réalisées en euro. Il est acheté par énormément de banques centrales des cinq continents du monde et reste bien coté par rapport au dollar. A tel point que l’on s’est même plaint pendant des années de sa surcote. Il y a une crise de l’UE-28, oui. Il y a une crise des dettes, une crise budgétaire, financière, économique, mais pas monétaire précisément. Il y a surtout une crise de gouvernance de notre pauvre Europe, une crise des Etats. En un mot, une crise du fait de la montée croissante du nationalisme des chefs d’Etat, face à une Commission impuissante et à un Parlement européen transparent. Mais, s’il y a bien une réussite exemplaire de toute la construction européenne, c’est bien la monnaie unique.

De même avec la « fédéralisation de l’Ukraine ». Non, il ne s’agit pas de rendre l’Ukraine « fédérale », mais bien de la confédéraliser : en gros les régions décideront si on avance ensemble ou pas sans que la décision concernant l’ensemble des Ukrainiens soit prise au niveau national. De même avec la Belgique où le problème n’est pas son fédéralisme, mais sa confédéralisation avec, par exemple, plus de partis politiques communs entre Wallonie et Flandre.

Notre principale adversaire : nous-même

Nous sommes aujourd’hui en plein paradoxe : nous laissons le terrain linguistique aux anti-européens tout en proposant en face un discours partant de leur dialectique et de leur vocabulaire. Cela est accentué car leur approche est aujourd’hui reprise par les médias et le personnel politique.

Il y a aussi le travail de fond de l’Education nationale en France où l’Histoire, la géographie, le français et les autres matières sont présentées avec un tropisme national. L’approche est ainsi biaisée pour le public que nous ciblons. Et notre principal interlocuteur pour faire avancer l’intégration européenne, le personnel politique, en est lui-même le fruit.

Dès lors, nous devons nous astreindre à une discipline de fer. Notre défi : réussir à simplifier le discours européen tout en lui donnant une vision politique. Et surtout, nous devons éviter de nous diviser entre les plus purs dans le discours et ceux cédant parfois à la facilité de langage (probablement même est-ce le cas dans ce texte).

Si les fédéralistes ont été mis dans la case des ultras et doux rêveurs de l’intégration, ils doivent en sortir pour offrir une alternative et casser le bipartisme médiatique quand on parle d’Europe. Jusqu’ici nous avons le nationaliste face au « pro-européen » (souvent mou). A nous de trouver les mots pour revenir au centre du débat et intéresser ainsi les médias.

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Vos commentaires

  • Le 19 avril à 19:05, par Bach En réponse à : La guerre des mots et l’Europe

    Bonjour, la guerre des mots n’est, en effet, pas une simple guéguerre pour média... Derrière les mots se cachent des mentalités et diverses conceptions du monde. S’agissant de l’Europe impuissante et malmenée par les nationalistes, il y aurait bien une réponse adaptée, mais il semble que personne n’y songe ou que personne ne veuille la donner et surtout s’engager...Pour y répondre et s’engager, voilà : Les peuples européens doivent prendre le pouvoir pour restaurer une démocratie captive. Comment faire ? Il faut créer un parti fédéraliste européen commun à tous dans chaque pays (comme une confédération syndicale) avec un programme de base pour la prise du pouvoir communal, régional, national ainsi qu’au parlement européen. Compliqué ? Oui et non. Comme en amour, c’est l’envie de séduire et de gagner qui décide de l’issue. Y a-t’il un européen dans la salle ?

  • Le 25 avril à 19:46, par Verdi En réponse à : La guerre des mots et l’Europe

    Très bon article,

    Vous avez cependant oublié de préciser « commission et parlement europééens, sinon corrompus, du moins sérieusement noyautés par les lobbies, surtout les grands lobbies industriels et financiers » Pronant ostensiblement l’obscurité (négociations TAFTA par exemple), ça n’aide pas à rendre attractifs et ils sont difficilement défendables...

    - entièrement d’accord avec Bach pour la création d’un parti multi pays

    - Il faut sortir par le haut de cette crise, et compléter cette construction européenne : former un véritable pouvoir politique européen qui reste à définig, un parlement élu directement (peut être voir à supprimer la proportionnelle) et qui ne sera plus là que pour faire de la figuration (en même temps c’est ce que font déjà les parlements nationaux, de la figuration)

    Maheureusement, les pro europééns n’étant généralement pas des grandes gueules, ils auront toujours plus de mal à se faire entendre.

    La construction européenne est au milieu du gué...pendant quelques années c’est allé pas trop mal, le fleuve était calme. Il est maintenant en crue, et cette crue ne va certainement pas faiblir...soit nous trouvons le courage de passer sur l’autre rive, soit il faudra rebrousser chemin. Si rien n’est fait, nous serons emportés...

  • Le 26 avril à 18:03, par Apostat En réponse à : La guerre des mots et l’Europe

    bonjour,

    si cela peut vous rassurer, d’un point de vu unionsceptique, les fédéralistes sont tous sauf mous mais au contraire une machine de guerre idéologique n’hésitant pas a utiliser les manœuvres les plus extrêmes (faire revoter, installer une véritable propagande en payant des « trolls » sur internet, bidouiller les traités pour éviter tout retour en arrière etc...)

    Donc profitez-en, vous êtes des adversaires plus que redoutables, d’autant que c’est vous qui tenez les rennes du pouvoir et des média depuis plus de 40 ans. Vous êtes donc efficaces en plus !

    Si j’espère votre défaite idéologique, je ne peux qu’admirer votre gestion idéologique des choses tout ce temps.

    A mon sens votre recul dans l’espace politique est davantage du à une réalité des faits qui contredit en grande partie les prévisions des « avancées » (tenez, un de vos mots à vous) fédéralistes. La suite dira ce qu’il en adviendra.

  • Le 30 avril à 01:27, par Alexandre Marin En réponse à : La guerre des mots et l’Europe

    « Donc profitez-en, vous êtes des adversaires plus que redoutables, d’autant que c’est vous qui tenez les rennes du pouvoir et des média depuis plus de 40 ans. »

    Ce sont des fédéralistes qui sont au pouvoir depuis 40 ans ? Première nouvelle ! Pourquoi alors, l’Union européenne demeure-t-elle une Europe des nations ? Car oui, l’Union européenne a les compétences que les nations lui donne.

    Cela n’empêche pas les chefs d’Etats et de gouvernement d’imputer à l’Europe tous les maux nationaux et de s’attribuer tous les succès européens (par exemple la garantie jeunesse).

    Le fédéralisme n’a donc jamais été appliqué, sauf pour les politiques agricoles, environnementales, et de concurrence , comme par hasard, des sujets sur lesquels l’Europe est efficace (en tout cas assez pour imposer 1 milliard d’euros d’amende à Microsoft et 6 milliard à google pour infraction des règles européennes, demandez-vous si la France arriverait à imposer des amendes comparables aux multi-nationales qui fraudent le fisc, la fiscalité n’étant d’ailleurs pas une compétence européenne).

  • Le 1er mai à 11:30, par POLLICAND En réponse à : La guerre des mots et l’Europe

    La formation politique de l’Europe (par le fédéralisme unificateur) ce n’est pas un jeu de mots, c’est la volonté de supprimer les États-nations, fauteurs de guerres mondiales, pour mettre en valeur le Citoyen-souverain, bénéficiant du principe de subsidiarité ; La contrepartie de cet États-nation, c’est mettre en place une centaine d’États-Fédérés régionaux sur tout le territoire fédéral, permettant au Citoyen-souverain, libre et responsable, de pratiquer la législation participative (Votes des Constitutions fédérale et fédérés et votes des lois les plus importantes de son État fédéré, comme le Budget), car proche de son domicile (ou de son lieu de travail). C’est également supprimer les partis nationaux (maîtres avec les gouvernements nationaux de toutes les institutions européennes) alors qu’ils pratiquent de plus en plus le nationalisme conduisant directement aux guerres avec les voisins) vis à vis de leurs peuples dont ils moquent « comme de la guigne » (sauf pendant les périodes préélectorales). Le Mouvement européen international, devrait proposer, parce que suffisamment puissant pour cela, à ce sujet un référendum du Million de Citoyens, qui, positif, serait proposé au Parlement européen sous forme de pétition (et non pas à la Commission européenne qui s’empresserait de le disqualifier pour faire plaisir aux États-nations dont il dépend totalement) .......pour qu’il se transforme en Assemblée Constituante. Un membre de l’UEF Haut de France

  • Le 4 mai à 13:36, par Yves COLLIN En réponse à : La guerre des mots et l’Europe

    Du point de vue de la propriété intellectuelle,« EURO » ET « EUROP »sont identiques ou similaires,à une lettre sur cinq près.Ceci implique la perception actuelle qu’en a le public lorsqu’on parle de crise.Les américains,à tel égard avec l’appellation de « Dollar » ou les anglais « livre sterling »,semblent attacher moins d’importance à la relation entre l’Etat et l’argent que ne le font apparemment les européens en créant cette confusion,alors que l’instrument monétaire reste n’être qu’un moyen d’échanges,c’est-à-dire une technique,dont les hommes se sont dotés au cours du temps.

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