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« La guerre revient »

, par Lucio Levi, traduit par Jean-Luc Prevel

L’histoire se répète-t-elle ? Syrie, Irak, Gaza, Libye, Ukraine : « la guerre revient ». C’était le titre d’un article prophétique publié par Carlo Rosselli en 1933, juste après la montée au pouvoir d’Hitler.

Dans l’Est de l’Ukraine, les séparatistes continuent à affronter l’armée de Kiev et les volontaires ukrainiens sur fond de conflit entre l’Occident et la Russie sur la scène internationale. - Sasha Maksymenko www.maksymenko.com.ua

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Dans la première moitié du siècle dernier, le crépuscule de l’hégémonie maritime britannique sur le globe et la fin de l’équilibre européen des puissances entraînèrent la grande dépression de 1929, le fascisme et les guerres mondiales. Aujourd’hui, le déclin de la puissance de domination des Etats-Unis sur le monde ouvre la voie à la concentration du pouvoir entre les mains des grands groupes financiers qui ont soumis l’économie réelle à leurs intérêts alors que l’économie l’emportait sur la politique. Le repli de la politique a créé un vide de pouvoir qui a produit la crise financière et économique - en montrant la vacuité de la notion de marchés auto -régulés, le déclin de la démocratie, affaiblie par la dimension nationale de ses institutions, le reflux de la vague du « Printemps arabe », et finalement le retour de la guerre. Cette dernière se manifeste principalement sous la forme de la guerre civile. C’est la différence la plus significative en comparaison avec l’époque des guerres mondiales.

Le changement de nature de la guerre est une conséquence de la globalisation non-gouvernée qui affaiblit l’autorité de l’Etat, à savoir sa capacité à résoudre les conflits, à réguler les marchés, tout comme à combattre à la fois le terrorisme international et le crime organisé. Les interventions militaires qui ont renversé les dictatures de Saddam Hussein et de Khadafi et la guerre civile destructrice en Syrie ont généré des « Etats faillis », déficients en terme de cohésion et de légitimité en raison d’une division tribale qui ne reconnaît pas l’autorité du gouvernement central. Leur faiblesse fournit un terrain favorable pour les activités illégales de groupes criminels et de cellules terroristes, les deux menaçant l’ordre international existant. L’échec de l’établissement de l’Etat palestinien, mis en relation avec les tensions entre le Hamas et le Fatah et la guerre rampante avec Israël, présente des caractéristiques similaires avec les cas mentionnés ci-dessus. Enfin, l’avance d’ISIS, le Califat -aspirant à l’union de tous les musulmans- tandis qu’il réalise des massacres avec une férocité sans précédent, représente un facteur effroyable de déstabilisation régionale. La nature barbare et obscurantiste du fondamentalisme musulman n’est pas seulement l’expression de la lutte des adeptes du Coran, divisés en groupes ethniques et religieux différents, mais elle est aussi le fruit empoisonné des mauvaises politiques de l’Ouest qui choisissent le raccourci du recours à la force militaire qui a créé un climat de haine chez les populations du Moyen-Orient et de l’Afrique. Il s’agit d’un mouvement réactionnaire qui s’oppose aux processus du développement économique, de la modernisation sociale et de la sécularisation qui ont encouragé le Printemps arabe.

Nous devons ajouter à tout ceci que, sur les frontières orientales de l’Union européenne (UE), la crise ukrainienne représente également un risque sérieux : un conflit entre l’Est et l’Ouest ressuscitant le spectre de la guerre froide. Cette situation implique la lourde responsabilité à la fois de l’Europe et des Etats-Unis. L’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE et la requête de Kiev pour devenir membre de l’OTAN sont des aspects d’une politique agressive qui a réveillé le nationalisme et le militarisme russes.

En comparaison avec les précédents cycles de la politique mondiale dans lesquels une seule grande puissance (d’abord la Grande Bretagne, puis les Etats-Unis), garantissait l’ordre mondial, nous sommes aujourd’hui face à un processus de distribution du pouvoir entre une pluralité d’acteurs mondiaux. La seule alternative au chaos mondial, c’est un ordre international multipolaire sans hégémonie, capable de trouver des solutions d’accord aux crises locales au sein de l’ONU entre les protagonistes de la politique mondiale. L’équilibre du pouvoir entre les Etats décourage l’utilisation de la violence, favorise la coopération internationale et met en avant le respect des règles communes. C’est la condition pour un ordre international basé sur le règne du droit et la constitutionnalisation des relations internationales.

Le problème politique principal de notre temps, c’est le renforcement des organisations internationales à travers la progression des principes du règne du droit et de la démocratie dans les arènes où le destin des peuples se décide. Dans la mesure où l’UE constitue l’expérience la plus importante de démocratie constitutionnelle au-delà de l’Etat-nation, elle peut représenter le facteur décisif conduisant à la construction d’un nouvel ordre mondial. Le Traité de Lisbonne précise que l’unanimité est la norme pour la prise de décision de politique extérieure et de sécurité.

Cependant, une décision pour établir une « coopération structurée permanente » pour développer des capacités de défense commune de l’UE ne nécessiterait pas de nombre minimum d’Etats membres participants et pourrait être prise à la majorité qualifiée. En 2003, la France, l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg, après l’attaque des Etats-Unis en Irak, ont commencé à aller dans cette direction, mais ils furent immédiatement stoppés. Actuellement, le désordre croissant aux frontières de l’UE exige que l’Europe reprenne de toute urgence ce projet. La priorité, ici et maintenant, c’est une intervention militaire pour stopper l’avance de l’EI (Etat islamique). Cela ne doit pas être une croisade de l’Occident, mais plutôt une intervention menée par une large coalition d’Etats islamiques, y compris l’Iran, aux côtés de l’Ouest. Néanmoins, afin d’empêcher les erreurs du passé, un plan visant à stabiliser la région devrait impliquer une Europe plus forte, capable de jouer le rôle d’un acteur mondial. C’est la condition qui rendrait l’UE capable de convoquer une conférence de paix pour l’Afrique et le Moyen-Orient, ouverte à tous les Etats de la région ainsi qu’aux Etats-Unis et à la Russie. C’est une initiative qui permettrait d’abandonner la tradition colonialiste du passé en promouvant la pacification et la démocratisation de cette région.

Il est impensable que les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient rejoignent l’UE, comme les pays d’Europe centrale et orientale l’ont fait, dans la mesure où ils appartiennent à une autre région où un processus d’intégration autonome peut se développer. Néanmoins, l’Europe peut jouer un rôle marquant dans la construction de la paix dans la région méditerranéenne en commençant par la résolution du conflit israélo-palestinien, tâche qui ne peut pas être accomplie par les Etats-Unis. Le pan-arabisme peut aussi être ranimé en encourageant la solidarité entre les peuples qui cherchent la liberté et souhaitent la renforcer par des institutions communes, objectif qui peut être poursuivi à travers un processus de fédéralisation au sein de la Ligue arabe en incluant aussi Israël à l’avenir.

De plus, l’UE pourrait promouvoir un plan de développement pour l’ensemble de la région. Il n’est pas indifférent de savoir qui sont les promoteurs d’un tel plan. Si l’initiative de développement pour le Moyen-Orient et les pays méditerranéens prend son origine dans l’UE, cela donnerait une impulsion à la démocratisation de ces pays. Si, au contraire, cette aide venait de la Chine ou de l’Arabie saoudite, cela n’apporterait pas une telle valeur ajoutée. (Il est à noter que Spinelli a suggéré un plan similaire en 1978, à la veille de la première élection européenne). Dans cette perspective, les revenus du pétrole pourraient être transférés des marchés financiers spéculatifs aux investissements dans la modernisation des infrastructures et dans la production d’énergie solaire respectueuse de l’environnement, dans le désert du Sahara.

En Syrie, à Alep, les combats se poursuivent dans une cité en ruine. - Freedom House

On devrait aussi reconnaître le rôle de la Russie dans la reconstruction de l’ordre international au Moyen-Orient. Elle a empêché une intervention militaire désastreuse des Etats-Unis et favorisé le démantèlement de l’arsenal chimique de la Syrie. Si Poutine n’avait pas dissuadé Obama d’attaquer la Syrie, un coupeur de têtes serait maintenant installé à Damas. L’Occident devrait reconnaître le droit de la Russie de créer une Union économique euro-asiatique incluant l’Ukraine (objectif compatible avec son association avec l’Europe). En même temps, l’Occident devrait promouvoir le dialogue et les négociations avec la Russie au sein des organisations interrégionales (comme l’OSCE et le Conseil de l’Europe), développer une coopération économique entre l’UE et l’Union euro-asiatique - concernant principalement la fourniture de gaz et de pétrole de la Russie et les technologies avancées pour l’Europe -, et enfin soutenir la demande de Poutine de transformer l’Ukraine en Etat fédéral.

Les crises qui se sont produites autour de l’UE réclament une fois encore un rôle actif de l’Europe pour façonner et consolider l’ordre mondial sous la forme d’un monde polycentrique. Si l’Europe progresse vers son unification fédérale, la paix deviendra irréversible entre les peuples du continent. Le nouvel acteur politique changera l’état des choses dans les relations internationales. Cela encouragera la participation d’autres régions (principalement celles qui appartiennent au Sud en développement) à la gouvernance mondiale et transformera le Conseil de sécurité de l’ONU en un Conseil des grandes régions du monde.

Voir en ligne : Photo : CC

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Vos commentaires

  • Le 31 janvier 2015 à 05:38, par Xavier C. En réponse à : « La guerre revient »

    Je ne savais pas que le crépuscule de la marine british et la fin de l’équilibre européen avaient créé la crise de 29 ! C’est original.

    Je ne savais pas non plus que ces dernières années/décennies le pouvoir politique avait reculé… On observe pourtant une inexorable progression des dépenses publiques et des réglementations… On déguise les subventions en « partenariats public-privé », etc.

    Je ne savais pas non plus que les marchés étaient auto-régulés : PAC en agriculture, multiples législations fiscales incitatives/punitives, notamment dans l’immobilier… et législation titanesque concernant les institutions financières… Autant d’illusions d’optique, probablement.

    Tenez, par exemple, Clinton qui impose aux banques de prêter à des ménages insolvables… Faudrait surtout pas s’imaginer que ça produise de mauvaises choses. Et Freddie Mac et Fannie Mae, avec l’État US derrière eux, n’ont aucune responsabilité dans la bulle immobilière à l’origine de la crise de 2008. Non non, aucune, c’est-la-faute-au-méchant-marché-auto-régulé.

    Des divisions tribales qui ne reconnaissent pas l’État central, c’est très nouveau. Les guerres civiles destructrices aussi. Ainsi que le terrorisme. Les massacres de l’ISIS, c’est évident, n’ont aucun précédent : on n’a jamais massacré les civils par le passé, surtout pas sous des prétextes religieux fallacieux.

    Je serai vraiment très curieux de savoir comment on peut « résoudre » le conflit israélo-palestinien, après tant de haine bilatérale, de coup-bas des deux côtés.

    Et puis… la guerre revient… la guerre revient… elle était partie, la guerre ?

    Ce genre d’analyses, cela me fait beaucoup penser aux épidémies de « fin du monde », qui reviennent régulièrement parce qu’on a oublié que 10 ou 15 précédemment, la dernière prophétie ne s’était pas réalisée.

    Alors après une telle analyse, une succession d’affirmations péremptoires et de clichés, il est bien difficile d’apporter du crédit aux pistes proposées, qui sont pourtant intéressantes.

  • Le 4 février 2015 à 12:06, par Bernard Giroud En réponse à : « La guerre revient »

    Le comportement individualiste de nombres d’entre nous, « grands et petits », induit la suite logique des comportements sociaux, ou régionaux qui prévalent aujourd’hui ; On « peine » à se comprendre. Plutôt que de « rétrécir », montrer à quel point chercher à découvrir ce qui nous est fondamentalement commun est le phare de reconnaissance et conduit à ce que nous pourrions envisager comme le port d’attache du vivant.

    Sans s’attarder trop aux effets pratique de la désespérance, comme le décrit Monsieur Levi, (Est-ce qu’un individualiste n’est autre chose, au fond, qu’un désespéré ?), il y a quelques bonnes idées dans cet article.

    1/ L’effet d’exemple que constituerait l’association volontaire d’états, de nations, qui comprennent tout l’intérêt de mettre en commun des ressources humaines et physiques sur certains objectifs.(ex : une énergie abondante, bon marché, et non polluante.)

    2/ Partant de cet état d’esprit éclairé, l’effet de confiance qui peut réduire le désordre que constitue par exemple le sous développement de nombre de pays du sud en impliquant les ressources financières de pays proches qui en disposent ; L’utilisation de ces dernières, ainsi qu’on le voit en ces temps, dépassent les capacités intellectuelles de ceux qui les recueillent ; Ils semblent n’avoir qu’une imagination bien limitée pour les utiliser.. Le précipice sans fond de la cupidité peut engloutir toutes ces ressources.

    3/ On peut même, dans ce même état d’esprit, contenir, voir résorber, « l’inflammation » avec l’Ukraine et la Russie, en ayant un peu plus d’égards, à long terme, les uns pour les autres ; Les uns avec moins d’orgueil et de bonne conscience, les autres avec plus de respect des aspirations et des modes de vie d’autrui..

    Ces notions d’association, de coopération, d’approfondissement spirituel de ce que chacun considère chez lui comme des valeurs fondamentales, montrera immanquablement aux meilleures esprits des différents bords, (il y a des gens sincères partout qui disposent d’une partie de la vérité), qu’en fin de compte, ils ne sont pas si loin les uns des autres, et que le défi, les défis, pour le futur à découvrir ou à inventer, mérite, au combien, l’union de chacune de nos milliards de bonnes volontés.

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