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Palestine : L’Europe prête à prendre ses responsabilités ?

, par Gaëtan Trillat, Le Taurillon dans l’Arène

Le 30 octobre dernier, le gouvernement social-démocrate de Suède est devenu le premier pays membre de l’Union européenne à reconnaître officiellement l’État de Palestine, considérant qu’au regard du droit international, les conditions étaient remplies : un territoire, une population et un gouvernement. Aujourd’hui, le Parlement européen s’apprête à voter une telle résolution.

Federica Mogherini, Haute Représentante aux Affaires étrangères de l’Union européenne, lors de sa visite à Gaza le 8 novembre dernier a tenu une conférence de presse avec le Dr. Rami Hamdallah, Premier ministre palestinien. - European External Action Service

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Une première dans l’Union européenne puisque les sept pays membres ayant reconnu la Palestine (la République tchèque, la Hongrie, la Pologne, la Bulgarie, la Roumanie, Malte et Chypre) l’ont fait avant leur entrée. La chef de la diplomatie suédoise Margot Wallström a annoncé vouloir montrer la voie et amorcer une politique diplomatique différente de celle traditionnellement employée par l’Union à l’égard de la Palestine, plus proche de la ligne américaine. Une tentative peu appréciée par Israël, le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman lui adressant cette réponse cinglante : « Le gouvernement suédois doit comprendre que les relations au Moyen-Orient sont plus compliquées que le montage des meubles Ikea ».

Pourtant, Israël aurait tort de ne pas prendre cette décision au sérieux : plus tôt dans le mois, le Parlement britannique a voté une résolution (non contraignante) enjoignant le gouvernement à reconnaître la Palestine à une large majorité ; en France, Laurent Fabius a entrouvert la porte en affirmant que « la France devait prendre ses responsabilités », au moment où un texte similaire à celui voté au Royaume-Uni, porté par Elisabeth Guigou, a été approuvé par l’Assemblée nationale, le 2 décembre. Le même scénario a eu lieu en Espagne, où le Parlement à approuver un tel texte. Il y a quelques jours, ce fut le tour de l’Irlande. Le Sénat français a emboîté le pas des députés le 11 décembre dernier. Le Parlement européen devrait suivre le mouvement aujourd’hui. Interrogée par cinq grands quotidiens européens dont Le Monde, la nouvelle Haute représentante aux Affaires étrangères de l’Union européenne, Federica Mogherini, a semblé cautionner ces initiatives en déclarant qu’elle « serait heureuse si, à la fin de [son] mandat, l’État de Palestine existait » [1]. Certes l’italienne est consciente que l’Europe, comme toujours en matière de diplomatie, aura bien du mal à s’exprimer d’une seule voix : la reconnaissance d’un État ne peut être effectuée que par un autre État, et dans l’Union certains pays comme l’Allemagne ne semblent pas prêts à franchir ce pas. Mais à Paris, on est persuadé qu’une telle décision venant notamment de la France aurait pour conséquence « un effet d’entraînement ».

Créer un électrochoc

Cependant, ces décisions n’ont a priori qu’une portée symbolique et aucune application concrète ; comme le dit le géopolitologue Frédéric Encel, « la souveraineté, ça se proclame sur le terrain (…) et non pas à l’extérieur ». Aussi longtemps qu’Israël sera en mesure d’exercer un contrôle sur ses territoires, la Palestine ne sera nullement un État souverain. De plus, son adhésion aux organismes internationaux tels que l’ONU (où elle siège à titre d’État observateur depuis 2011) ou la Cour Pénale Internationale (CPI) relève de l’illusoire pour le moment.

Alors, pourquoi engager un tel mouvement ? Actuellement, les négociations sont au point mort, et l’animosité entre la Palestine et Israël est particulièrement ravivée. Jérusalem est le théâtre de tensions depuis quatre mois, qui font craindre l’avènement d’une troisième Intifada. Certains dirigeants européens souhaitent donc prendre les devants et provoquer un électrochoc diplomatique pour faire pression sur le gouvernement Netanyahou. D’autre part, la stratégie aurait aussi pour but d’isoler les États-Unis dans leur soutien inconditionnel à Israël. Ceux-ci ont par ailleurs qualifié la décision de la Suède de « prématurée ». Pour Alon Liel, ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères israélien et défenseur de la cause palestinienne, « un consensus européen forcera les États-Unis à reconsidérer leur rôle dans le processus de paix ».

Une initiative risquée

Mais si l’idée est noble et qu’il serait plaisant de voir l’Europe, une fois n’est pas coutume, parler d’une seule voix en matière de diplomatie, le tableau doit être nuancé. La Palestine souhaite, comme les accords internationaux le lui autorisent, que l’on reconnaisse son Etat dans la limite des frontières de 1967 et « avec Jérusalem-Est pour capitale ». Or, Jérusalem-Est est occupé par des colonies juives et Benjamin Netanyahou a annoncé récemment vouloir construire 1000 logements nouveaux dans ces quartiers, quand bien même cette annexion est jugée illégale par la communauté internationale. « Tout comme les Français construisent à Paris et les Anglais à Londres, les Israéliens construisent à Jérusalem », a-t-il osé dans un discours le 28 octobre. Devant un tel mépris du droit international, il est légitime de se demander si une initiative diplomatique symbolique aura un quelconque effet sur la politique d’Israël. « Si vous nous mettez sous pression, vous n’obtiendrez de nous aucune concession douloureuse », a annoncé le ministre du Renseignement Yuval Steinitz dans un entretien pour le Point [2]. Certains craignent même un durcissement des positions israéliennes en guise de représailles si des pays importants venaient à reconnaître la Palestine.

Dans les hautes sphères de la diplomatie française et européenne a beaucoup circulé ces derniers jours la métaphore du « fusil à un coup » pour évoquer l’arme de la reconnaissance. En effet, une fois utilisée, cette cartouche ne peut plus resservir. Aux partenaires européens donc de se concerter et de prendre en compte chaque détail, de manière à ce qu’une telle action soit le plus efficace possible et ne reste pas uniquement symbolique.

Voir en ligne : Photo : CC / EEAS

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Vos commentaires

  • Le 17 décembre 2014 à 07:49, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : Palestine : L’Europe prête à prendre ses responsabilités ?

    C’est toujours assez flou dans mon esprit mais il est possible que certaines informations récenrtes m’ont-elles échappées ?

    considérant qu’au regard du droit international, les conditions étaient remplies : un territoire, une population et un gouvernement. : quelles sont les frontières de ce territoire ? qui fait partie de la population (réfugiés ou pas) ? qui est ce gouvernement ? (Hamas ou pas ?).

  • Le 17 décembre 2014 à 14:56, par Alexandre Marin En réponse à : Palestine : L’Europe prête à prendre ses responsabilités ?

    Le problème de la reconnaissance de l’Etat palestinien se heurte à un problème territorial majeur. Quand on parle de l’Etat palestinien, parle-t-on de la bande de Gaza ou de la Cisjordanie ? Si l’on considère que l’Etat palestinien recouvrirait ces deux territoires, quel serait le gouvernement, le Hamas, ou le Fatah ? Une autre question importante se pose : est-ce que la Cisjordanie, territoire relativement riche, dont l’élite est allée dans les grandes universités anglo-saxonnes, serait disposée à accepter d’intégrer la bande de Gaza, une des régions les plus pauvres au monde, où l’islamisme radical prospère ?

  • Le 25 décembre 2014 à 16:17, par Thomas En réponse à : Palestine : L’Europe prête à prendre ses responsabilités ?

    Il me semble que les Nations Unies reconnaissent des frontières à l’Etat de Palestine, celles qui étaient en vigueur en 1967 (comprenant donc la Cisjordanie et la bande de Gaza). J’admets volontiers que ces frontières n’ont pas d’existence concrète, mais en l’occurrence c’est l’Etat d’Israël qui viole le droit international et se situe dans l’illégalité : il est donc absurde de sanctionner le peuple palestinien pour une faute commise par la puissance occupante...

    Quant à la question du gouvernement et de l’organisation de l’appareil d’Etat, nous ne pouvons pas décider à la place des palestiniens et de leurs forces politiques.

    Cependant, cette initiative est très satisfaisante : le bilatéralisme du processus de paix est un échec, orchestré par la diplomatie israélienne pour profiter de la faiblesse de l’autre partie de la négociation et servir les ambitions politiques de l’Etat qu’elle représente en poursuivant la colonisation de la Palestine occupée. Le fait que des Etats, coutumiers du soutien plus ou moins inconditionné à la politique israélienne, reconnaissent l’existence de l’Etat palestinien est significatif d’une évolution des rapports de force, défavorable à l’Etat d’Israël, expliquant ainsi les opinions radicales exprimées récemment par plusieurs personnalités politiques israéliennes.

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