Dans une allocution du 5 octobre dernier, Pedro Sánchez, premier ministre espagnol depuis 2018, décide de mettre fin à une législature devenue de plus en plus difficile à gouverner et convoque des élections anticipées le 29 novembre prochain. À première vue, l’élément déclencheur est simple : deux textes consacrés au logement ont été rejetés par le Congrès. Mais derrière ce vote se cache une crise beaucoup plus profonde qui perdure depuis plusieurs années : celle d’un gouvernement qui dépend d’alliances fragiles et qui peine à faire voter le moindre texte ou budget.
La crise du logement, ou l’étincelle dans la poudrière
Depuis plusieurs années, l’Espagne connaît une crise du logement sans précédent. Si cette problématique existe également dans d’autres pays européens, elle est d’autant plus forte en Espagne. Dans un rapport de juin 2023, la Commission européenne elle-même évoque que le marché du logement en Espagne présente un “déséquilibre structurel entre l’offre et la demande” et que “le logement social ne représente que 1,5 à 1,7 % du parc, contre 6 à 7 % en moyenne dans l’UE”.
Dans ce contexte difficile, une affaire met particulièrement le feu aux poudres : le cas de Maricarmen Abascal, 87 ans, menacée d’expulsion de son logement à Madrid. Son histoire est devenue un symbole de la crise et a contribué à déclencher des mobilisations dans plusieurs grandes villes espagnoles. Aussi bien à Madrid qu’à Barcelone, le peuple se mobilise dans la rue et scande “Maricarmen, tu n’es pas seule”. Le logement s’est alors imposé dans le débat public face à d’autres thèmes jusque-là dominants, notamment l’immigration suite aux évènements de Ceuta et Melilla.
Face à cette mobilisation citoyenne, le gouvernement répond par la proposition de deux textes visant à limiter cette crise du logement : plafonnement des loyers dans certains cas, protection temporaire contre les expulsions et restrictions visant certains achats immobiliers par des entreprises. Mais le projet se heurte à une opposition politique et économique qui lui reproche de traiter les symptômes sans suffisamment augmenter l’offre.
Le refus des propositions du gouvernement par le Congrès : le déclencheur de la décision de Sanchez d’appeler à de nouvelles élections
Le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) de Sánchez gouverne avec le parti Sumar. En cumulant 147 sièges, ces deux formations sont donc loin des 176 sièges nécessaires pour avoir la majorité au Congrès. Pour faire adopter ses textes, l’exécutif dépend donc régulièrement de plusieurs formations régionales dont Junts, le parti indépendantiste catalan.
Or, pour plusieurs partis politiques, les textes concernant le logement sont perçus comme mal écrits, ou inefficaces risquant de décourager les propriétaires de louer en imposant trop de contraintes, ce qui augmenterait davantage les loyers. Ainsi, le 2 octobre dernier, le congrès fait tomber les deux textes proposés par le gouvernement pour répondre au mouvement de contestation derrière le cas de Maricarmen Abascal, le premier avec 178 voix contre face 172 pour , et 184 voix contre face 166 en faveur pour le second.
Le rôle de Junts est particulièrement important. Ses sept députés avaient contribué à permettre l’investiture de Sánchez en 2023, mais le parti ne constitue pas pour autant un allié systématique du gouvernement : il négocie son soutien texte par texte. Sur le logement, Junts a refusé de suivre le PSOE, estimant que les mesures proposées risquent de décourager les propriétaires et de réduire davantage l’offre locative. Comme dans plusieurs pays européens en coalition, un petit parti devient alors l’arbitre de la situation, ayant le pouvoir de faire voter ou non un texte. Sa porte-parole au Congrès, Míriam Nogueras, a qualifié le texte de “mal formulé, mal écrit et juridiquement inapplicable” et a accusé Sánchez de privilégier le calcul électoral à la négociation.
La dissolution du Parlement : un acte pour la démocratie ou un simple calcul politique ?
Pedro Sánchez décide finalement de ne pas prolonger son bras de fer avec le Parlement et annonce : "Pour que l’Espagne puisse continuer de mener ses réformes progressistes, nous avons besoin d’une majorité plus importante au Parlement. (...) Ainsi, comme le permet la loi, je dissous le Parlement et convoque des élections générales le 29 novembre prochain (...) il est temps que les Espagnols choisissent ce qu’ils veulent pour l’avenir, c’est entre vos mains".
En convoquant des élections anticipées, Sánchez se donne une nouvelle chance de faire adopter ses textes sur le logement. En effet, lorsque le Parlement est dissous, une "Députation permanente" de 69 membres reste en fonction jusqu’aux nouvelles élections. Celle-ci doit refléter la composition du Parlement, mais les rapports de force y sont légèrement différents. Le vote serait donc très serré, mais la majorité simple serait favorable à l’adoption de ses textes, avec 35 voix pour contre 34. Cette décision a donc provoqué de vives réactions chez les partis d’opposition.
La droite espagnole, en particulier le Parti populaire (PP) d’Alberto Núñez Feijóo, réclame depuis longtemps de revenir aux urnes. Lors du vote des mesures sur le logement, il s’est exprimé à plusieurs reprises en ce sens : « Pour moi, vous pouvez convoquer les élections quand vous voulez, pour l’Espagne, vous devez les convoquer le plus tôt possible ».
Mais paradoxalement, Feijóo accuse le Premier ministre socialiste d’avoir orchestré un « récit » et d’instrumentaliser de la crise du logement pour préparer les élections anticipées : « Si le président avait besoin d’un récit pour convoquer des élections et ainsi tenter de cacher la corruption que nous ne connaissons pas encore, qu’il y aille. (...) Aujourd’hui, aucun décret n’a été voté pour aider Maricarmen ou qui que ce soit d’autre, mais pour servir de prétexte à Pedro Sánchez ». Ainsi, alors même que la droite demande des élections, elle accuse en même temps la gauche d’instrumentalisation et de calculs politiques sinistres après plusieurs années « d’inaction et de corruption ».
Or, malgré la situation difficile que traverse l’Espagne sur plusieurs grands sujets de société, ces déclarations de Feijóo ne semblent pas prendre en compte les grandes avancées proposées par le gouvernement socialiste. En effet, depuis l’arrivée de Sánchez au pouvoir en 2018, le salaire minimum espagnol a augmenté de plus de 66 %, passant de 735 à 1 221 euros mensuels en 2026, selon les données du gouvernement. La Commission européenne elle-même reconnaît que « la croissance espagnole reste soutenue notamment par la bonne performance du marché du travail ». De plus, l’Espagne, qui a historiquement souffert d’un taux de chômage extrêmement élevé, est passée sous la barre des 10 % en 2026. Le gouvernement socialiste peut alors s’appuyer sur un bilan économique globalement favorable. La crise du logement ne peut donc pas, à elle seule, permettre de présenter un tableau de crise généralisée comme l’affirme la droite. La situation est donc plus nuancée qu’un simple constat d’échec du gouvernement.
Plusieurs éléments peuvent toutefois laisser penser que la décision de Sánchez de revenir aux urnes est aussi réfléchie politiquement. En effet, en avançant les élections prévues en 2027 à 2026, il évite la vague conservatrice que pourraient provoquer d’autres élections en Europe : France, Italie, Pologne… nombreux sont les pays dont les citoyens iront aux urnes en 2027. D’autre part, il peut effectivement utiliser le refus de la droite sur les textes du logement comme argument de campagne, à un moment où ce thème représente la principale préoccupation de la population et permet de bâtir une mécanique autour des revendications sociales, en d’autres termes : le cœur de campagne du parti socialiste espagnol.
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