Hongrie : « Le populisme prospère sur les frustrations et les insatisfactions »

, par Thomas Arnaldi

Hongrie : « Le populisme prospère sur les frustrations et les insatisfactions »
Avec plus de 48% des voix, la Fidesz de Victor Orban a remporté les élections pour la troisième fois consécutive, le 8 avril dernier. CC - Annika Haas (EU2017EE)

Dimanche 8 avril, près de 8 millions d’électeurs étaient appelés à renouveler les députés de l’Országgyűlés, la Chambre unique du Parlement hongrois. Avec plus de 48% des voix, la Fidesz de Victor Orban a une nouvelle fois triomphé pour la troisième fois consécutive en obtenant 133 des 199 sièges de députés. Daniel Debomy, Chercheur associé à l’Institut Jacques Delors et directeur de recherches sur les opinions publiques (OPTEM) s’interroge pour le Taurillon sur le populisme à la lumière des élections hongroises. Interview exclusive avec cet expert des opinions publiques européennes.

Le Taurillon : Comment caractériseriez-vous les résultats aux élections législatives ?

Daniel Debomy (DD) : Je dirais qu’elles se caractérisent par la montée de populisme. Ce n’est pas un scoop, le populisme affecte les démocraties européennes et notamment la Pologne, la Hongrie et les pays du groupe de Visegrad. On ne doit pas oublier les grands pays comme l’Allemagne, l’Italie ou la France qui sont également affectés. Ce qui me parait particulièrement inquiétant dans l’évolution des pays d’Europe centrale qui sont des Etats membre relativement nouveaux dans l’Union européenne, c’est le fait que ce populisme est combiné par ce qui nous apparait comme un refus croissant de solidarité européenne. Les attitudes des gouvernants le démontrent et elles sont partagées par une large majorité de la population, notamment vis-à-vis de l’immigration.

On peut s’interroger plus largement sur les prédispositions populistes des pays d’Europe centrale, tout en sachant qu’ils ont bien conscience des avantages qu’apporte l’Union européenne. En matière d’infrastructures, de Politique agricole commune (PAC), notamment pour les Hongrois et les Polonais, ces pays savent qu’ils bénéficient de concours européens importants. Cela ne les empêche pas pour autant de refuser parfois énergiquement la solidarité dans d’autres domaines.

Un des derniers médias d’opposition, le journal Magyar Nemzet est paru pour la dernière fois le 11 avril, asphyxié économiquement par la politique restrictive des médias d’opposition de Viktor Orban. Est-ce un danger pour la démocratie que le gouvernement contrôle les médias ?

DD : A l’évidence oui ! Si j’ai bien compris, Viktor Orban se débrouille de manière assez habile pour empêcher toute expression opposante, tout en se mettant à l’écart des sanctions que l’UE pourrait infliger à son pays. La démocratie, c’est la composante de deux choses – je pense notamment aux réflexions de Pierre Rosanvallon. La démocratie n’est pas seulement l’expression d’un vote majoritaire avec près de 49% des voix dans le cas présent. Je ne crois pas qu’il ait eu tricherie dans le décompte des voix et l’organisation de l’élection. Mais en amont, si on muselle l’opposition, si on s’en prend à l’indépendance de la justice ou à la liberté de la presse, c’est-à-dire le deuxième aspect de la démocratie avec l’existence de contre poids et de gardes fous, alors bien sûr c’est un danger.

Est-ce que vous pensez qu’il pourrait y avoir possiblement des sanctions européennes si la démocratie est en danger ?

DD : L’application de l’arme atomique – c’est-à-dire avec l’article 7 du Traité de l’Union européenne [sanction permettant de suspendre les droits de vote d’un Etat membre au Conseil en cas de non-respect des valeurs fondamentales de l’UE, NDLR] – est très incertaine puisqu’il nécessite l’unanimité. Si on applique cette sanction à la Hongrie, il est probable que la Pologne exerce un véto et inversement. Il existe des mesures alternatives qui permettraient des sanctions financières et qui auraient un impact incitatif. Quand on reçoit de l’ordre de 3% de PIB de fonds structurels, on y regarde à deux fois avant d’effectuer un changement.

L’opposition n’a pas réussi à s’unir sur cette élection. Est-ce que le choix des Hongrois est un choix par défaut ou une réelle approbation de la politique d’Orban ?

DD : C’est assez difficile à dire. Il s’agit en partie d’un choix par défaut organisé par toutes les mesures prises pour museler l’opposition ou réduire son pouvoir de convaincre et son pouvoir d’expression. En même temps, d’après les attitudes exprimées sur les migrations, les réfugiés, le droit d’asile qui sont au premier plan depuis une paire d’année, j’ai le sentiment que les positions du gouvernement sont largement partagées par la population. Une partie du vote est donc substantiellement un vote d’adhésion.

Comment explique-t-on un tel vote d’adhésion ?

DD : La Hongrie se voit comme une espèce de bastion du reste de l’existence chrétien face à l’ordre barbare musulman. Les souvenirs de l’avancée de l’empire ottoman sont très présents. De même que la frustration du Traité de Trianon de 1920 est une autre source d’inspiration directe du nationalisme hongrois. Ce Traité a mis fin à l’empire austro-hongrois qui reflétait une part de fierté dans la cogestion d’un si vaste empire et a réduit leur territoire de façon très importante au profit notamment de la Roumanie et des peuples yougoslaves de l’époque. Ces frustrations historiques sont un des facteurs d’explication.

Face à la proposition de la Commission européenne de répartir les demandeurs d’asile dans différents pays, leur argumentation est de dire que c’est absurde puisque les réfugiés n’ont aucune intention de s’installer en Hongrie ou en Slovaquie. Il s’agit seulement d’un lieu de transit pour eux vers les pays occidentaux car les migrants sont à la recherche d’une situation de vie meilleure.

On peut comprendre ce premier argument. Là où c’est plus troublant, c’est le refus de divertir une partie des fonds structurels pour aider les régions en retard de développement vers les pays particulièrement exposés à ces problématiques migratoires. Le refus de solidarité semble avoir été énergique avec la peur de plusieurs hordes de musulmans barbares.

Il semble que la vague orange du Fidesz est particulièrement importante dans les zones rurales et moins éduquées. Comment expliquer cette différence ?

DD : La réponse est simple et ne s’applique pas seulement à la Hongrie. Le populisme prospère sur les inquiétudes, les insatisfactions et les frustrations des gens. Lorsqu’on a moins la capacité de faire l’objet d’un doute salutaire qui devrait s’imposer, lorsqu’on est moins éduqué et plus éloigné des sources d’information, le populisme est plus grand et fleurit. Le vote à Budapest dans la capitale en témoigne.

Quelles perspectives peut-on attendre suite à cette large victoire de Victor Orban ?

DD : Est-ce que ça va largement changer le cours des choses dans les orientations et le cours des choses dans le temps, je ne pense pas. Dans les orientations au Conseil, il est évident que la Hongrie et la Pologne disposent d’un pouvoir de blocage qui doit être pris en compte. Dans les domaines qui nécessitent l’unanimité, Viktor Orban peut former un noyau d’opposition suffisant pour troubler le jeu. Cependant, dans les domaines décidés à la majorité qualifiée au Conseil, on voit mal Viktor Orban réussir à réunir une minorité de blocage.

En dehors des questions de tension comme l’immigration, je ne pense pas que s’il y a de puissantes initiatives franco-allemande, Viktor Orban soit en mesure de s’y opposer. On joue avec une certaine habileté d’un double discours à Budapest ou à Bruxelles pour retarder le déclenchement de potentielles sanctions.

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