L’Albanie, sœur européenne (presque) oubliée

, par Bastian De Monte, Traduit par Lorène Weber

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L'Albanie, sœur européenne (presque) oubliée
Skanderbeg Square, Tirana - Bastian de Monte

Jusqu’à récemment, certains l’appelaient le pays le plus pauvre d’Europe. Il y a quelques mois, un politicien européen dont le nom n’a pas été divulgué a sollicité des forces lourdement armées pour son transport depuis l’aéroport (ce qui lui a été refusé par le Premier ministre, affirmant que des policiers ordinaires étaient plus que suffisants), alimentant ainsi le stéréotype négatif du supposé manque de sécurité du pays. Ceux qui s’y sont rendus, en revanche, réalisent que de tels préjugés sont dépassés.

L’Albanie : l’été dernier, j’ai enfin été en mesure d’y passer davantage de temps et de voir comment le pays avait progressé. Et des progrès ont effectivement été faits : la place Skanderbeg a été transformée en un véritable centre urbain, les constructions routières (dont l’autoroute) avancent, les plages de Vlora et Saranda se remplissent. Cela est d’ailleurs en partie regardé avec méfiance, notamment à cause de la hausse des prix. Du côté positif (ou du moins c’est ce que je crois), le tourisme aidera à améliorer l’image du pays. Ceux qui viendront dans cette partie relativement méconnue de l’Europe verront qu’elle s’inscrit parfaitement entre le Monténégro et la Grèce, d’un point de vue culturel, culinaire, ou pittoresque.

La population ? Accueillante et fière. Les différentes confessions cohabitent exemplairement côte à côte dans cet Etat complètement laïque et dont l’histoire remonte à l’Antiquité, aux Illyriens et aux Romains, aux Vénitiens et aux Ottomans. Le héros national, Skanderbeg, qui était lui-même commandant ottoman, a finalement uni son peuple contre les Ottomans. Après sa mort cependant, une partie importante de la population a pris la mer vers l’Italie, où une minorité albanaise a vécu jusqu’à aujourd’hui. Le lien a perduré à travers les siècles, jusqu’à ce que le pays finisse par devenir un simple Etat vassal du Duce, avant de tomber entre les mains du communisme au cours du 20ème siècle. Encore aujourd’hui, de nombreux Albanais parlent italien.

De manière générale, la population semble avoir de bonnes compétences linguistiques. Je peux parler à mes amis et connaissances locales en anglais ou en allemand sans que cela pose de problème particulier. La plupart d’entre eux ont déjà vécu à l’étranger, si leurs familles ont échappé à la dictature ou aux troubles en 1997. De célèbres descendants de la diaspora kosovare et albanaise comptent des popstars telles que Rita Ora, Dua Lipa ou Era Istrefi. Il n’est donc pas surprenant que le pays offre une vie nocturne particulièrement dynamique, que ce soit dans une élégante villa italienne des années 30, un bar sur les toits surplombant la capitale, ou en boîte sur la plage. Mais en-dehors de leur pays, les Albanais sont souvent confrontés à des préjudices tels qu’une propension à la violence. Pourtant, même si le ton peut facilement monter ici, un principe prévaut : se montrer respectueux pour, en retour, être traité avec respect.

La famille est ici tenue en haute estime, et rencontrer la famille de quelqu’un est un grand honneur, qui m’a été accordé pendant mon séjour. Après avoir réussi à conduire une voiture de location dans le centre de Kruja, une ville de montagne pittoresque et d’importance historique, un ami est ensuite venu me chercher avec sa propre voiture et s’est frayé un chemin en allant et venant à travers des rues terriblement étroites. Je n’ai pas pu me contenir et ai juste fini par rire, je me serais vraiment cru dans des montagnes russes. Pourtant, je ne me suis pas senti en danger à un seul moment, il savait ce qu’il faisait.

Quand nous sommes arrivés, la table était généreusement servie. La fille de mon ami aura une belle vie, pensais-je. A contrario, une vie difficile avait laissé des traces sur ses parents. Pourtant, un éclat d’optimisme demeure dans leurs yeux. Pourquoi en serait-il autrement ? Pendant le règne du dictateur Hoxha, le père avait été emprisonné, alors qu’il est à présent assis dans le jardin de sa maison – qui susciterait l’envie en Europe centrale – sur les pentes de Kruja, la vue sur le Cap de Rodon scintillant au loin à la lumière du soleil. Qui blâmerait leur optimisme ?

L’Albanie est en progrès. Et la direction qu’elle prend semble claire : l’Europe. Pourtant, les gens en parlent encore avec une certaine distance, et ne se considèrent pas encore comme en faisant complètement partie.

L’histoire plus récente, cependant, n’est pas si atypique pour la région. Longtemps contrôlés par un homme autoritaire, les Albanais ont renversé le régime au début des années 90, détruisant la statue du dictateur (mort depuis 1985). Mais le pays était isolé à l’international, Hoxha ayant rompu les liens avec Staline et Tito.

Dans le même temps, les Albanais ont commencé à assumer leur passé. Deux des nombreux bunkers érigés par Hoxha à travers le pays ont été transformés en musées enseignant les cruautés du siècle dernier. Il ne fait aucun doute que le pays s’est ouvert : j’ai non seulement vu circuler des bus qui appartenaient auparavant à l’opérateur de transport public de Vienne, ma ville d’origine, mais j’ai aussi trouvé un stand de saucisses de Vienne à Tirana.

Cela fait déjà un certain temps que l’Albanie est un partenaire fiable de l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord et qu’elle coopère dans de nombreux autres domaines avec ses voisins européens. Il y a consensus sur le chemin à prendre pour l’avenir : l’adhésion à l’Union européenne. Les gens sont néanmoins conscients qu’il y a encore un long chemin à faire. Ils dénoncent ce qui ne va pas dans leur pays, en premier lieu la corruption. Mais ils demandent : qui nous aidera, si ce n’est l’Europe ?

Cet appel mérite d’être entendu. Les pouvoirs mondiaux et régionaux cherchent déjà à exercer leur influence à l’ouest des Balkans. La Turquie investit dans des établissements religieux, les aéroports sont gérés avec de l’argent chinois (et il y a d’ailleurs de très bons restaurants chinois à Tirana). Cela n’est pas une mauvaise chose en soi, le pays a besoin d’investissements, mais l’Europe ne doit pas y être perdante. Son attrait ne s’est pas estompé, et le fait que l’UE veuille initier des négociations d’adhésion avec ce petit pays à la mi 2019 devrait être salué.

La route sera longue, et difficile. Mais elle vaut la peine d’être entreprise. Parce qu’une chose est claire : l’Albanie est l’Europe, les Albanais sont de vrais Européens. Prenons garde à ne pas l’oublier.

Vos commentaires

  • Le 3 octobre à 11:01, par Luc Dussart En réponse à : L’Albanie, sœur européenne (presque) oubliée

    Tout juste ! Je viens de passer un mois de vacances en Albanie en en faisant tout le tour du nord au sud et de l’est à l’ouest, avec un pied dans tous les pays voisins, avec ma femme, sac au dos. Oui, les transports publics sont sûrs, et les taxis aussi. Oui les Albanais mettent un point d’honneur à bien recevoir. Et à une exception près, avec une agence de voyage à Saranda, d’une honnêteté scrupuleuse tout à leur honneur. Ce pays a effectivement vocation à intégrer pleinement l’Europe. Il y aura beaucoup à faire du côté des règles européennes à respecter. Il n’est pas douteux que cela nuise à la corruption institutionnelle qui existe : elle ne s’effacera pas par magie ni avec des beaux discours. Il y faudra beaucoup de courage et de persévérance. C’est à ce prix que des investisseurs capitalistiques dissiperont le marasme économique actuel.

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