Dimanche 25 octobre 2026, se tiennent des élections législatives anticipées en Serbie. Le Parti progressiste serbe (SNS) d’Aleksandar Vučić au pouvoir affronte les urnes dans un contexte de manifestations contre la corruption qui se déroulent régulièrement depuis deux ans. Premier ministre depuis 2014, puis Président entre 2017 et 2026, Aleksandar Vučić a démissionné le 27 septembre dernier pour se consacrer à la campagne électorale. Objectif : briguer à nouveau le poste de Premier ministre face à l’impossibilité, selon la Constitution serbe, de se représenter pour un troisième mandat présidentiel.
Candidate à l’adhésion à l’Union Européenne depuis 2012, la Serbie piétine dans ses négociations d’adhésion depuis 2021. En effet, le pouvoir devient de plus en plus autoritaire avec des reculs enregistrés dans le domaine des médias, de la société civile et la montée de la corruption. En témoigne son classement à la 112ᵉ position sur l’État de la démocratie dans le monde d’après le classement V-Dem 2026 et la 104e position selon Reporters sans Frontières pour la liberté des médias.
Des manifestations anti-corruption inédites en Serbie
Mais c’est bien un événement qui déclenche le feu aux poudres : L’effondrement de la gare de Novi Sad le 1er novembre 2024 provoquant l’émoi dans la deuxième ville du pays. La gare s’effondre, causant la mort de 16 personnes et provoquant des contestations prolongées contre la corruption structurelle du pays. D’après le Business and Human Rights Centre, l’édifice a été construit sans appel d’offres par un consortium chinois. Un scandale sur lequel le gouvernement ne parvient pas à se justifier face à des accusations de négligences. Si aucune figures de premier plan n’a été condamnée à ce jour, cet événement a provoqué des manifestations monstres.
Progressivement la contestation a gagné les universités, les zones rurales et différentes couches de la société. Le 15 mars 2025, ce sont près de 300 000 manifestants qui se rassemblent à Belgrade. Une mobilisation inédite depuis la chute de Milošević en 2000, ancien chef d’Etat serbe inculpé pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Ce jour-là, alors que 15 minutes de silence étaient organisées pour les victimes de la gare de Novi Sad, un bruit sourd a interrompu la commémoration provoquant l’indignation générale. D’après les ONG Omega Research Foundation et Earshot, l’usage d’un canon sonore ou acoustique par la police serbe est “probable”. De son côté, le président Aleksandar Vučić a dénoncé “des mensonges”.
Une enquête du Ministère de l’Intérieur serbe conduite avec des experts du FSB, les services secrets russes, a conclu qu’aucune arme sonique n’avait été utilisée. Des conclusions douteuses pour plusieurs organisations non gouvernementales dont Amnesty International et l’ONG locale Kreni-Promeni. Révoltées, plus de 595 000 personnes ont signé une pétition pour demander une enquête indépendante des Nations Unies afin de déterminer les causes de cet incident.
Répression et Intimidation
Face à cette mobilisation les autorités serbes ont d’abord ignoré les demandes des manifestants, dénonçant une “révolution de couleur” organisée depuis l’étranger. La colère s’est alors propagée. Les syndicats se sont mis en grève. L’Etat, lui, a fait le choix de l’intimidation avec une répression marquée par des “brutalités policières” et des arrestations de masse.
La répression s’est même étendue dans les universités. Plusieurs douzaines de professeurs se sont fait suspendre ou licencier en raison de leur soutien au mouvement. L’objectif pour le pouvoir serbe : asseoir son contrôle sur l’enseignement supérieur pour mettre fin aux grèves et blocus universitaires. Ainsi, le Gouvernement a perquisitionné le rectorat de l’Université de Belgrade Vladan Đokić après un accident pyrotechnique ayant causé la mort d’une femme de 25 ans. Les médias pro-gouvernementaux ont aussi lancé des campagnes de diffamation contre le recteur et le doyen de l’université.
Par ailleurs, Vladan Đokić a aussi fait partie d’une liste d’au moins 14 personnalités ciblées par le programme espion Pegasus pour leur soutien aux manifestations. On y trouve également Rade Bajić, procureur chargé d’enquêter sur l’attribution d’un projet de transformer l’ancien QG des forces armées yougoslaves en une “Trump Tower”.
Constitution d’une liste étudiante pour les élections
C’est dans ce contexte que le mouvement a exigé des élections anticipées. Face à une opposition peu crédible, les manifestants ont constitué leur propre liste le 15 septembre 2026 après un an de consultations et délibérations. Menée par Ilija Srdanović, professeur de cardiologie à Novi Sad et soutien de la première heure des manifestations, elle rassemble des figures de la société civile autour d’elle telles que Dejan Bodiroga, président de l’EuroLeague de Basket et Dejan Šoškić ancien gouverneur de la banque centrale de Serbie.
L’objectif de cette liste étudiante est la constitution d’une base électorale la plus large possible et attirer d’anciens électeurs du parti au pouvoir. Pour rassembler, le mouvement refuse de prendre position sur l’Union Européenne et exclut des sanctions contre la Russie.
Pour autant, un mémorandum sur le Kosovo a bien été publié en juin affirmant que le Kosovo fait bel et bien partie intégrante de la Serbie. Le journaliste et politologue serbe Nikola Burazer y voit une tentative de séduire des électeurs nationalistes déçus de Vučić. Rapprochement symbolique : trois organisations serbes de la minorité du Nord du Kosovo soutiennent le mouvement pro-démocratie en vue des élections du 25 octobre 2026.
Craintes sur la légitimité du scrutin
C’est dans ce contexte que la délégation de l’UE en Serbie a partagé ses craintes le 13 octobre concernant des risques de violence contre des journalistes et des acteurs de la société civile. L’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) a dénoncé dans un rapport préliminaire du 9 octobre 2026, les recommandations non suivies depuis les élections de 2023 pour assurer la sécurité des journalistes et lutter contre l’intimidation des électeurs. L’ONG locale du CRTA (Centre for Research, Transparency and Accountability) a déjà qualifié le scrutin d’ “irrégulier” pour des menaces contre le droit de vote et des cas de surveillance illégale.
Les inscriptions de Serbes à l’étranger sur les listes électorales atteignent un niveau record avec 102 000 inscrits. Un record par rapport aux 39 000 inscrits des élections précédentes. Une mobilisation aux urnes à l’étranger illustrant un intérêt pour un changement profond de la société. Toutefois, l’augmentation du nombre de bureaux de vote à l’étranger passant de 81 à 93 n’est pas suffisante pour couvrir une telle augmentation du nombre d’électeurs. Autre complication pour les électeurs, les bureaux de vote seront ouverts aux mêmes horaires qu’en Serbie. Pas très pratique pour des fuseaux horaires différents...
C’est aussi dans un environnement médiatique favorable au pouvoir révèle le CRTA, que 75% du temps d’antenne est dédié au parti au pouvoir. Aleksandar Vučić occupant le plus de temps d’antenne. Face à cela, la liste étudiante a reçu une couverture négative dans 87% des cas d’après le CRTA. La liste étudiante mène au contraire une campagne de terrain importante pour rencontrer et mobiliser les électeurs.
Entre Vučić, figure incontournable de la politique serbe depuis plus de 12 ans et les aspirations démocratiques de la liste étudiante, les élections seront sans aucun doute déterminantes pour l’avenir du pays. Au-delà de la Serbie, c’est bien toute la région qui pourrait s’en trouver marquée.
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