Italie/UE : double bras de fer sur le budget

, par Eric Drevon-Mollard

Italie/UE : double bras de fer sur le budget
Photo : Matteo Salvini, Ministre de l’Intérieur de l’Italie Photo : European Union

L’Italie a engagé un véritable bras de fer avec l’Union européenne avec comme principale revendication de réduire sa contribution budgétaire si l’UE et les 27 autres États membres ne s’engagent pas sérieusement à limiter l’immigration et à soutenir l’Italie dans l’accueil des réfugiés. Le déficit public du pays est aussi au cœur de cette confrontation.

L’ascension des populistes dans la troisième économie de la zone euro

Les élections du 4 mars 2018 ont plongé le pays dans l’impasse politique. Ce n’est qu’au bout de plusieurs mois de tractations qu’une coalition a pu être formée. Elle est composée de l’alliance explosive entre deux mouvements populistes, d’une part le Mouvement 5 étoiles (M5S), apparenté à l’extrême-gauche, qui a fait de bons scores dans les provinces du sud en promettant de distribuer massivement de l’argent public ; d’autre part la Ligue, ancienne Ligue du nord, d’extrême-droite, eurosceptique, qui promet de lutter contre l’immigration et de baisser la fiscalité.

Du strict point de vue économique, cette coalition est une catastrophe pour un pays à la croissance très faible (1,5% en 2017) et dont la dette représente 130% du Produit Intérieur Brut (PIB) : son ambition est de baisser les impôts tout en augmentant les dépenses, faisant courir le risque d’une envolée des taux d’intérêt de la dette italienne et d’une déstabilisation de la zone euro. En cas de difficultés, il sera impossible d’aider le pays : le montant de la dette italienne est de 2300 milliards d’euros.

Dans ce contexte explosif, les déclarations de Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur de la Ligue, et de Luigi Di Maio, le vice-président du Conseil, sont inquiétantes. Reste à savoir comment réagira l’Union européenne… A l’instar du sujet sensible des migrations, l’UE est instrumentalisée à des fins électorales sur la scène politique intérieure, les deux leaders populistes préparant déjà les prochaines élections. La Ligue monte dans les sondages, ce qui conforte le ministre de l’Intérieur et incite Luigi Di Maio du M5S à la surenchère pour ne pas perdre du terrain...

Les projets économiques délirants des populistes au pouvoir

Matteo Salvini s’est prononcé plusieurs fois en faveur de l’augmentation des dépenses, notamment dans les infrastructures, accusant au passage la soi-disant austérité imposée par Bruxelles d’être responsable du drame de Gênes. Quelques mois auparavant, il a assuré vouloir instaurer une flat tax [1] de 15 à 20% en remplacement des impôts actuels, ce qui ferait baisser les recettes fiscales. Toutefois, il a assuré vouloir rester sous les 3% de déficit public prévus par les traités. Luigi Di Maio a quant à lui assuré vouloir instaurer un revenu universel, ce qui en soi n’est pas une mauvaise idée, mais du niveau dément de 780€ par mois et ce sans baisser aucune dépense. On voit mal comment rester dans les limites, vu la faible croissance du pays depuis des années...

L’Italie n’est pas la Grèce

Il est impossible que la Banque centrale européenne bloque le refinancement des banques comme elle l’avait fait chez les hellènes après l’arrivée au pouvoir de l’extrême-gauche, sauf à provoquer un effondrement en chaîne des banques de l’Union européenne : la dette italienne pèse presque dix fois celle de la Grèce en 2015... Une procédure d’exclusion de la zone euro, qui aurait déjà été problématique dans le cas de la Grèce, est a fortiori exclue, pour des raisons économiques évidentes, mais aussi parce que l’Italie est un état fondateur de l’Union, lorsque celle-ci se composait de six membres. Il n’est pas possible d’avancer vers une sortie de cette crise politique sans comprendre les dynamiques économiques différentes entre l’Europe du nord et celle du sud, ni se demander comment arriver à un compromis satisfaisant entre les états membres. Ces divergences ont des origines culturelles profondes, il faudra du temps pour qu’elles s’atténuent.

Pour un plan européen dans l’éducation, la formation et la recherche

L’utilisation du bâton étant exclue, reste la carotte. L’Italie souffre d’une croissance en berne à cause de l’absence de gains de productivité. Son budget n’est donc plus abondé par l’inflation, réduisant les investissements dans les infrastructures, ce que l’on constate sur les ponts, mais aussi dans l’état catastrophique des routes en Calabre et en Basilicate. Moins spectaculaire, le tour de vis en matière d’éducation et de recherche a des conséquences toutes aussi graves à long terme, ses effets ne se faisant sentir qu’avec dix ans de retard. Il faut donc proposer au gouvernement, mais surtout au peuple italien, qui a longtemps été un des plus favorables à l’Union européenne, un grand plan d’investissement dans la formation, l’éducation et la recherche pour que le pays puisse hisser sa productivité au niveau de ceux du nord.

Erasmus + doit être un outil privilégié : il permet une mobilité des élèves en formation professionnelle et des apprentis. Les jeunes italiens devraient être fortement incités à partir se former en Allemagne, en Suisse (qui est intégrée au programme bien que n’étant pas membre de l’UE) et dans les pays scandinaves, afin de développer leur productivité et leur employabilité par les industriels italiens. Les instituts de recherche et les universités italiens sont à abonder grâce à un fonds spécial d’investissement européen mêlant financements publics et privés, sur le modèle du plan Juncker, conditionné à des projets de recherche précis sélectionnés sur dossier.

Augmenter la productivité des travailleurs est inutile si la productivité du capital ne croît pas en même temps. Le même fonds doit pouvoir financer des zones d’accueil adaptées pour les entreprises innovantes, sur le remarquable modèle de « centres d’accélération d’industries du futur » proposé pour la France par l’Institut Montaigne. Ce fonds doit être également utilisé pour financer l’autre partie du plan : créer des centres où la formation et l’accompagnement sont réunis dans les mêmes locaux sur une vingtaine de sites à travers le pays, afin d’aider en priorité les Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI) et les start-ups. L’Italie est caractérisée par sa multitude de Petites et Moyennes Entreprises (PME), elle manque encore plus que la France d’ETI. Un tel programme pourrait aider ses PME les plus prometteuses à grandir pour augmenter leur productivité et leurs exportations. Ajoutons que généraliser ces deux axes d’augmentation de la productivité à toute l’Europe du sud (Espagne, Portugal, Grèce et France) et aux nouveaux entrants dans l’UE encore très pauvres (Croatie, Roumanie et Bulgarie) serait un très bon moyen de faire reculer le populisme et de revaloriser l’image de l’Europe dans ces pays. Reste à étudier des pistes de ressources financières pour la partie publique du plan : hausse du budget européen, taxe environnementale ou financement par la Banque centrale européenne qui capitaliserait à cette fin les banques des pays concernés.

Résoudre la « question migratoire », un autre enjeu pour faire reculer les populistes

Matteo Salvini a menacé de réduire la contribution de l’Italie au budget européen si l’Union ne s’engage pas dans le contrôle de ses frontières face à l’immigration extra-européenne et si les autres Etats membres n’acceptent pas d’accueillir une partie des réfugiés arrivés en Italie.

Si ses formules outrancières et parfois ouvertement racistes scandalisent à juste titre la Commission et ses partenaires européens, force est de constater que l’Italie a dû faire face à une vague migratoire sans précédent dans son histoire, ce pays étant davantage un pays d’émigration. Ses difficultés économiques et son fort chômage notamment chez les jeunes rendent l’accueil et la solidarité difficiles. De plus, la France donneuse de leçons d’Emmanuel Macron, qui a les plus longues frontières avec l’Italie, n’accueille les réfugiés arrivés en Italie qu’au compte-goutte, et n’hésite pas à les bloquer à la frontière à Menton.

Dans un tel contexte, il est difficile de donner tort, sur le fond, au gouvernement italien. Le partage dans l’accueil des réfugiés tant revendiqué par la France et les pays de l’Ouest de l’Europe ne s’est guère matérialisé, excepté de la part de l’Allemagne, qui y a mis fin, et de l’Espagne qui vient juste de le décider à l’occasion du changement de gouvernement. L’Union européenne doit montrer qu’elle protège ses frontières, et surtout beaucoup plus communiquer à ce sujet. Il en va de sa crédibilité envers ses citoyens, en dehors même de l’Italie.

En Italie, un grand plan d’investissement européen est indispensable au rétablissement du potentiel de croissance du pays, afin que sa population retrouve foi en l’Europe. Il devra cependant être débloqué de manière conditionnelle : que Matteo Salvini et Luigi Di Maio retirent leurs folles propositions populistes et respectent la discipline budgétaire nécessaire au bon fonctionnement de l’économie européenne dans son ensemble. Il serait donc un moyen efficace d’obtenir un accord sur le budget, tout en permettant aux italiens de sortir d’une partie de la situation qui les a jetés dans les bras des populistes : la stagnation économique de leur pays depuis qu’ils ont adopté l’Euro.

Notes

[1impôt proportionnel, dont le montant se calcule à partir d’un pourcentage fixe qui n’augmente pas en fonction du niveau des revenus.

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