L’Europe des réformateurs à l’épreuve du danger réactionnaire

, par Florian Brunner

L'Europe des réformateurs à l'épreuve du danger réactionnaire
Le Premier ministre polonais était le huitième chef d’état et de gouvernement à débattre de l’avenir de l’UE avec les députés européens. Photo : © European Union 2018 - Source : EP - Marc DOSSMANN

Depuis le début de l’année 2018, le Parlement européen a reçu successivement huit dirigeants des Etats membres de l’Union, pour débattre de l’avenir de l’Europe. Cette première phase a donné lieu à un exercice démocratique utile, amenant les Chefs d’Etat et de gouvernement européens à présenter leur approche de la question européenne, tout en générant des échanges globalement pertinents. Cette initiative du Parlement européen illustre la prise de conscience des responsables de l’Union, de la nécessité d’engager un nouveau cap pour la construction européenne et d’organiser à cette fin, un temps de réflexion, alors que les forces ultraconservatrices montent en Europe, sur fond d’instrumentalisation de la question migratoire.

Les ultraconservateurs déterminés à prendre le contrôle de l’Union européenne

Angela Merkel est rattrapée par sa droite en Allemagne, dans un étrange cycle de fin de règne. Après plus de douze ans à la tête de l’Allemagne et malgré une certaine capacité à cerner les mutations de ce début de XXIe siècle, la chancelière allemande est atteinte par l’usure inévitable de l’exercice prolongé du pouvoir, une corrosion liée à celle d’un système politique allemand à bout de souffle. L’Italie est dirigée par des partis conservateurs et populistes, alliés dans un gouvernement mené par le Président du Conseil des ministres, Giuseppe Conte, tandis qu’en Autriche, le chancelier fédéral conservateur Sebastian Kurz s’est allié avec l’extrême droite pour gouverner. La présidence autrichienne du Conseil de l’Union européenne s’exercera du 1er juillet au 31 décembre 2018, avant la présidence de la Roumanie, qui connaîtra les élections européennes de 2019. Mardi 3 juillet, lors de la Présentation du programme d’activités de la présidence autrichienne devant le Parlement européen, Sebastian Kurz avec une tonalité pro-européenne et une vision assez légère des relations internationales pour un ancien ministre fédéral des Affaires étrangères a concentré son intervention sur l’enjeu migratoire, dans la tradition du registre conservateur et populiste. L’agenda proposé par l’Autriche, avec comme priorité la lutte contre les migrants, n’est pas en mesure de rassembler et suscite déjà des contestations.

Mercredi 4 juillet, c’était le Premier ministre conservateur polonais, Mateusz Morawiecki, qui participait à un nouveau débat sur l’avenir de l’Europe, ce qui a engendré des échanges vifs avec les parlementaires européens pour la plupart très critiques envers sa réforme controversée de la justice. Cet adepte de la démocratie illibérale au même titre que le Premier ministre hongrois Viktor Orban, a déroulé une vision très idéologisée et assez anachronique durant ses interventions, tout en ouvrant de vraies perspectives d’évolution, dans le domaine de la Défense et en appelant à une présence plus affirmée de l’Union européenne sur la scène internationale. Les ultraconservateurs de l’Union européenne tentent ainsi un curieux exercice politique, consistant à ne pas rejeter la réalité d’une Union indispensable, mais en voulant la détourner de sa véritable vocation, pour en faire l’instrument de leur représentation rétrograde du monde. Les ultraconservateurs s’inscrivent aisément dans les cadres et se concentrent sur quelques questions préoccupant leurs électorats, les maniant toujours avec excès, sans réelle pensée politique et surtout sans intelligence stratégique. S’ils perçoivent certains changements nécessaires, notamment lorsque cela concerne la sécurité des citoyens, leur approche naturellement dépassée les conduit à des égarements stratégiques, qui illustrent leur incompréhension globale des enjeux actuels liés à la sécurité, à la lutte contre le terrorisme, à la Défense, à l’innovation diplomatique et militaire.

Un autre destin pour l’Europe, que la subordination aux néoconservateurs

De 2005 à 2017, durant plus d’une décennie, l’Union européenne s’est figée dans une incapacité totale d’anticipation, jusqu’à se retrouver en situation d’urgence. L’Union européenne est restée inscrite dans un certain décor stratégique, sans prendre de décisions déterminantes et sans se donner les moyens de son indépendance. Elle traverse depuis 2016 une période très incertaine et fragile, menaçant sa sécurité. Les ultraconservateurs de l’Union affichent une proximité certaine avec les Etats-Unis, d’autant plus que le Président américain, Donald Trump, appartient à la même famille politique. Ils n’ont en réalité aucune pensée stratégique à l’échelle internationale et penchent nettement vers l’allié américain. Une politique étrangère conduite par les ultraconservateurs européens s’alignerait sur la politique extérieure américaine, y compris au Moyen-Orient. Une Europe dirigée par ces ultra-atlantistes s’inscrirait dans une approche néoconservatrice, complètement assujettie aux volontés états-uniennes. Ainsi une victoire politique définitive des partis extrémistes et populistes en Europe conduirait à la structuration d’un axe néoconservateur avec les Etats-Unis, à une instabilité mondiale croissante et à des risques de conflits d’envergure accrus.

Le refus français de la guerre d’Irak en 2003 a été le parfait accomplissement d’une diplomatie « gaullo-mitterrandienne », dans le contexte d’un monde multipolaire, car se fondant sur des principes universels, comme la prépondérance du droit international, ainsi que sur une approche particulière de la France, face aux injonctions des Etats-Unis. [1] Il existe un autre destin, pour la France et pour l’Europe, que de se soumettre à la vision brutale et néoconservatrice de Donald Trump. Une Europe soit complètement dominée par la politique étrangère américaine, soit totalement ignorée dans le contexte d’un affrontement opposant les Etats-Unis à la Chine, sont les scénarios du pire que nous serons amenés à subir si nous ne prenons pas maintenant, la décision de construire une Europe stratège, dotée d’une politique étrangère, si nous ne réalisons pas l’engagement de fonder une Europe qui devienne un acteur diplomatique complet, capable de s’affirmer sur la scène internationale et de mener des initiatives décisives. La philosophie globale du « gaullo-mitterrandisme » pourrait être adaptée à l’échelle européenne, afin d’élaborer et de mettre en œuvre un « gaullo-mitterrandisme » européen. [2]

Le temps d’une véritable disruption politique en Europe

La montée des populismes en Europe, le risque de voir les europhobes s’affirmer encore davantage dans les résultats électoraux et donc dans le fonctionnement institutionnel de l’Union européenne, doivent encourager les leaders pro-européens à prendre des orientations stratégiques majeures. Face à l’affirmation de Chefs d’Etat autoritaires et opportunistes, comme Donald Trump qui incarne une puissance américaine déclinante et désorientée, ou Vladimir Poutine qui représente une puissance russe, accrochée à des anachronismes, ayant du mal à s’adapter aux réalités du XXIe siècle, les relations internationales ont besoin d’une dynamique politique qui puisse exister et s’opposer à leurs dérives. Le monde est engagé dans une lutte d’influence et de domination, entre les démocraties et les régimes autoritaires. Dans ce moment dangereux, il est essentiel que les démocrates et les progressistes arrivent à s’organiser, à coordonner leurs actions, notamment dans la perspective des élections européennes de 2019.

Pour vaincre l’extrémisme, la politique européenne doit sortir des cadres, de la répétition de logiques politiciennes, afin d’engager une démarche créative et innovante, permettant d’aboutir à une transformation de l’Europe, à une Union souveraine, respectée, dotée d’une crédibilité militaire et d’une vraie politique étrangère. Il sera nécessaire de placer les citoyens européens face à un choix clair, entre une Europe faible et ignorée et une Europe forte qui s’affirme comme un acteur incontournable des relations internationales. Les prochaines élections européennes seront cruciales pour l’avenir politique de tout l’espace européen. Le système actuel ne permet pas un vrai débat à dimension européenne. Les pro-européens, s’ils veulent reprendre l’initiative et obtenir des victoires, devront faire le choix d’une véritable disruption politique. Le 1er juillet 2018, la première Présidente du Parlement européen élue au suffrage universel, Simone Veil, entrait au Panthéon, à Paris. Cet hommage saisissant pourrait marquer l’élan initial d’une reconquête des démocrates sur les périls réactionnaires, qui menacent directement l’avenir de l’Union et du reste du monde.

Notes

[1BONIFACE Pascal, « Le gaullo-mitterrandisme, un concept toujours pertinent », Revue Internationale et Stratégique, 2018/1 (N° 109), Armand Colin, p. 22 - 35

[2VEDRINE Hubert, Comptes à rebours, France, Editions Fayard, 25/04/2018

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